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samedi 8 octobre 2011

Partis : le verrou et les éternels supplétifs

Avant même que le projet de loi sur les partis ne soit débattu puis adopté par le Parlement, l’exécutif vient d’imposer un préalable d’airain tout à fait contraire à l’esprit des réformes que le chef de l’Etat prétend conduire. Aucun agrément ne sera donné aux nouveaux courants en vue des législatives de 2012. Ould Kablia en explique la raison par la dérisoire contrainte administrative. Un subterfuge grossier qui sent à mille lieues la volonté délibérée de ne rien changer dans le paysage politique tel qu’il a été dessiné et consolidé à partir de 1999.

Ce signal adressé à certaines candidatures en attente d’un sésame depuis plusieurs années est loin de n’être qu’une maladresse d’un ministre de devoir, c'est-à-dire de l’obéissance aveugle. Il indiquerait plutôt qu’il existe, en haut lieu, une religion idéologique bien établie qui veut qu’en tout état de cause la pluralité des opinions est par essence préjudiciable à l’ordre. Privilégiant un traitement homéopathique de la démocratie et des libertés qui la traduisent, Bouteflika ne peut évidemment plus se résoudre aux révisions sur le sujet. Sans doute, aucun, il n’a jamais porté en haute estime le multipartisme tel qu’il a été décliné au lendemain d’Octobre 1988.

Bien plus, il ne désire, surtout pas actuellement, l’émergence de pôles de contestations incontrôlées qui perturberaient son agenda futur. Celui qui, comme on le sait, sera marqué par un pseudo débat autour de la réforme constitutionnelle. Son souhait que le ministre de l’Intérieur a, par ailleurs, vite appliqué par le verrouillage, consiste justement à reconduire la même configuration du Parlement et, pourquoi pas, à maintenir la même «majorité» qui l’accompagne depuis 1999. Voilà donc un indice qui éclaire et illustre la démarche consistant à faire passer les lois organiques avant la Constituante.

Une inversion de l’ordre naturel qui ayant suscité peu d’inquiétudes dans l’opposition institutionnelle (celle qui siège au Parlement), celle-ci aura par conséquent de la peine à réfuter l’oukase de l’exclusion au moment du vote. Minoritaire dans une assemblée délégitimée, elle ne défendra le principe des libertés que d’une manière platonique.

Ainsi face au mandarinat (FLN-RND-MSP), qui tranche seul sur toutes les questions, les partis officiellement hostiles continueront à prendre acte des atteintes avant de passer à «autre chose». Et c’est cette image d’une opposition molle et moribonde qui contribue à la désaffection de l’électeur, voire à la démonétisation profonde de la politique dans la société.

Trop compromis par les calculs d’appareils et les privilèges d’une représentativité factice, les partis ont détruit peu à peu tout ce qui a commencé à se mettre en place il y a 20 ans de cela. Après la prodigieuse décennie (1989-1999) marquée par un engouement dans l’opinion, il semble que quelques révisions déchirantes apparaissent dans le sentiment général. Pour ne rien concéder à la naïve apologie d’une époque forcément pagailleuse, force est d’admettre qu’au final l’espace politique n’a gagné ni en qualité de leaders ni en urgence de pôles significatifs capables d’approfondir la culture de la démocratie.

Après les années de gestation (1990-1995) succédera le temps des restructurations par le sommet dont le but a été d’asservir les appareils au système demeuré, lui, intact. Un huis clos se mit alors en place à l’intérieur duquel l’étalonnage des partis consista en la négociation des quotas dans les assemblées et, parfois aussi, en la participation aux affaires publiques pour les plus audacieux.

Un théâtre d’ombres politiques s’organisait en échange de petites trahisons. Ces cinq ou six chapelles qui mobilisent tant l’encre des commentateurs, se sont-elles autrement comportées au-devant des appels et des tentations ? Eternels leviers de manœuvre dans les situations de stratégie électorale, ils firent preuve de docilité. Pas plus que le FLN, le RND ou le MSP ceux qui partagent au rabais les sièges des assemblées ne peuvent prétendre détenir un quota de maroquins par la seule vertu des urnes.

Les consultations étant ce qu’elles furent toujours, un électeur ne croit pas que les «surfaces » politiques sont le reflet réel de son bulletin dans l’isoloir. Le constat est amer car les partis en sont désormais perçus comme de saisonnières échelles au service d’ambitions personnelles et simultanément de procuration à blanc pour les pouvoirs en place. Il est vrai que bon nombre d’entre ces appareils ont été créés sur la base d’un malentendu historique afin de récupérer le vaste mouvement social parti en octobre 1988.

Depuis, ils apprirent à survivre et notamment à servir un Etat de non-droit qu’ils soutiennent en échange de sordides promotions. Or, maintenant ils découvrent l’impasse dans laquelle ils se sont fourvoyés après s’être aliéné la sympathie des classes sociales au nom desquelles ils prétendaient s’exprimer. Appelés, une fois de plus, à siéger seuls dans le futur Parlement, ils se verront obligés d’endosser des réformes taillées sur mesure par le régime alors que le pays part par petits morceaux. En clair, ils joueront les prolongations aux côtés du pouvoir mais en qualité de supplétifs. Honteux cette fois-ci.

Par Boubakeur Hamidechi

samedi 7 novembre 2009

Un pays à bout de nerfs

Entendons-nous bien, il ne s’agira pas ici d’évoquer l’imminence du fameux match de football, mais d’autres menaces qui risqueront de surprendre d’autres soirs, plus lointains certainement, que celui du 14 novembre. A cet «avertissement» de journaliste, nous sentons déjà sursauter, à partir de leurs confortables certitudes de rentiers, tous ceux qui n’y verraient dans ce commentaire que l’insignifiance de quelques cassandres en mal de prédiction ! Un boutefeu armé d’une plume et «carapacé» dans le ressentiment.

Quel renversement de perspective au moment où la presse, qui observe et rapporte fidèlement, s’accorde pour noter que le pays est tendu à rompre. Il est au bord d’une grave crise de nerfs qui prélude, si celle-ci n’est pas soignée dans l’urgence, de la montée des houleux marais sociaux. De ceux qui, après leur passage, laissent d’irréparables dégâts. A se rappeler leur engouement flatteur du passé, l’on peut comprendre que cette cohorte d’enrôlés dans les fonctions de pompiers s’efforceront d’abord de taire la critique. Tout n’est pour eux que rumeur malveillante et qu’il n’est de vérité que dans la «parole officielle ». Or, étonnamment, c’est de celle-ci que manque l’Etat pour rassurer.

Et ce ne sont pas les quelques loufoques assertions d’un Premier ministre, longtemps invisible et de moins en moins loquace, qui feront baisser la grande fièvre. Celui qui, récemment, s’est distingué sottement en commentant l’affaire de Diar Echems, n’auraitil pas dû commencer par dialoguer avec ceux qui interpellaient violement l’Etat ? «L’émeute ne règle rien», disait-il en guise de condamnation sauf qu’il oublie qu’il y a autant, sinon plus, de culpabilité dans le silence incompréhensible de l’Etat qu’il ne veut l’admettre.

En responsabilité politique, l’on ne peut déroger au devoir d’écouter, de réagir publiquement, d’arbitrer ponctuellement les conflits sociaux et de clarifier par la négociation la moindre discordance. Plus personne au sommet de l’Etat ne le fait ou tout au moins ne désire en rendre compte à l’opinion. Depuis avril dernier, le sommet du pouvoir s’est retiré dans un dangereux bunker, d’où ses échos se font rares. Un désengagement rampant qui fait peur au pays et mal à sa crédibilité.

Qu’il feigne d’ignorer qu’il existe un distinguo tranché entre une présence de tous les instants à la barre et la navigation à l’estime ne le rend pas plus subtil dans sa démarche. Cette dernière serait plutôt la source de tous les délitements des institutions. Entre la rectitude éthique, qui contraint ceux qui gouvernent à assumer pleinement et publiquement leurs charges, et le dévoiement des fonctions, qui poussent en permanence à la gestion secrète des carrières, il semble que l’on ait choisi actuellement de se cantonner dans cette dernière. Il est vrai que la première pèse d’un trop lourd fardeau d’abnégation pour de si frêles épaules politiques au moment où les nuages s’amoncellent.

A l’exception de quelques proches, nul ne sait dans quel état d’esprit est actuellement le chef de l’Etat et comment il compte remédier au désenchantement national. Pour avoir exigé et obtenu, grâce au dernier amendement constitutionnel, l’abrogation du poste de chef du gouvernement, n’est-il pas dans l’obligation d’assumer seul l’échec notoire de ce gouvernement ? Même s’il refuse toujours de s’exprimer sur le sujet et qu’il privilégie un hautain détachement vis-à-vis des questions d’intendance de l’Etat, il ne peut durablement maintenir un tel statu quo à ses côtés et dans le même temps exiger que l’on épargne l’image d’un régime qu’il incarne.

Six mois après sa réélection, n’est-il pas encore là à cultiver les équilibres des clans en laissant la bride lâchée à de nombreux ministres ayant échoué plus d’une fois ? Au moment où sur le front social, une série de débrayages sont annoncés et que le recours aux émeutes destructrices n’est pas exclu, il s’abstient de s’exprimer. Quand de toutes parts lui parviennent des appels au changement radical (celui de son propre style et de ses commis) et qu’il n’y a aucun retour d’écoute, comment interpréter cette «glaciation» au sommet ? L’usure, après dix années de pouvoir, serait une explication, mais qui ne se suffirait pas à ellemême faute de l’avoir mise en perspective avec le personnage lui-même.

Connu et reconnu pour ses qualités de tribun, a-t-il encore la vigueur pour convaincre par le discours quand beaucoup de ses promesses ont été oubliées par lui ? Lui, justement, qui par intelligence politique ne s’abuse pas sur l’origine de sa longévité au pouvoir, comprend désormais que ses atouts d’hier sont inopérants. Aussi s’est-il subtilement converti à la vertu de la parole rare afin de lui donner la solennité des oracles. Déjà qu’il n’a jamais été enclin à s’adresser fréquemment à la nation et accessoirement converser avec la presse indigène, le voici qu’il opte pour une réserve de monarque à l’abri des contingences. Prendre de la hauteur rime chez lui avec distance, ce qui à l’évidence est une grossière erreur. Dans un pays fébrile où l’odeur de poudre menace d’asphyxier les villes et les villages, il y a toujours un moment crucial où, tout grand prince que l’on soit, l’on est en devoir de quitter son ermitage et de parler.

Comme l’écrivait avec unepointe d’ironie féroce un publiciste de renom(1), dont il se prévaut de son amitié : «Lorsqu’on exige d’un peuple le devoir de seulement obéir dans son intérêt, pourquoi s’étonner alors qu’un jour il en vienne à revendiquer son droit à l’ingratitude ?». Et de conclure avec une componction voulue : «... A méditer !».
Quoi de mieux qu’un conseil d’ami pour déciller le regard ?

Par Boubakeur Hamidechi

(1)- Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateuret a été fait docteur honoris causa de l’Université d’Alger en 2005 sur la demande du président Bouteflika, au moment, où le journaliste Benchicou purgeait une peine de prison inique.

samedi 31 octobre 2009

Sénatoriales : l’illégitimité au deuxième degré

Depuis quelques jours et jusqu’à la mi-décembre, la république de la rente sera aux petits soins avec les obscurs intermittents de la politique. Ces élus locaux (APC – APW) pour lesquels, subitement, rien n’est suffisamment beau pour les amadouer. Clientèle peu farouche, elle est le corps électoral exclusif pour conquérir le très rémunérateur maroquin de sénateur. Une sinécure qui flatte l’ego et ouvre les perspectives d’une retraite dorée. C’est donc une discrète bourse des voix qui se met en place où certaines valeurs ont des cotes que ne possèdent pas les autres.

En clair, la corruption par des dessous de table et autres libéralités est en marche ici et là. Partout ! Sans crainte quant à cette comédie des urnes, le pouvoir ferme les yeux sur ces marchandages peu conformes à l’éthique politique. C’est que les futurs impétrants, délégués des vastes terres, sont pour la plupart d’authentiques vassaux qui ont peu ou prou fait leur preuve. Elus des élus, ils seront estampillés comme des illégitimes au second degré quand on sait que les dernières consultations locales se sont soldées par une abstention massive. Issus des baronnies politiques locales, ils arriveront à l’hémicycle précédés fatalement par quelques réputations peu engageantes.

De celles qui les désignent non pas pour leurs compétences et leur probité mais de leur contraire. Manœuvriers sans scrupules mais avec parrains, ils seraient les seuls à avoir su capter les méandres du jeu dans leur wilaya et notamment avoir été capables «d’arroser» amis, adversaires et jusqu’aux scrutateurs ! Il est vrai que nos «chouyoukhs» ont de qui tenir dans les domaines de la rouerie et la duplicité politicarde.

Dans l’ensemble, ils ont eu la même éducation idéologique. Celle qui les a convaincus que parmi les qualités «majeures» de la militance, il y a l’astuce, le double discours, les reniements, le flair des opportunités, l’entrisme et, enfin, la prédation pour survivre. Ainsi à la médiocrité crasse caractérisant ces «Rastignac» de village s’ajoutera chez eux un appétit vorace de biens matériels. Ils sont par conséquent le produit d’un cheminement politique tout à fait à l’opposé de ce qui était initialement recherché à travers ce bicamérisme institué en 1996.

Un dérisoire détournement d’une assise du pouvoir législatif qui a fini par discréditer cette architecture institutionnelle et démonétiser pour longtemps son rôle de contrôle et censure de l’Exécutif. Bien sûr, on peut en dire autant de nos députés à la différence essentielle que les sénateurs sont des élus «quasi clandestins » dont nul citoyen de base ne retient les noms, voire se reconnaisse en leur délégation à cette fonction. Après quinze années d’existence et globalement trois renouvellements, ne pose-t-il pas de nos jours le problème inhérent à son efficacité ? Dans un récent éditorial ( El Watan du 27 octobre), cet aspect est d’ailleurs clairement exposé. «(...) Il s’agit (...) de s’interroger si le Sénat tel qu’il a fonctionné jusqu’ici (...) a sa raison d’être dans le paysage institutionnel», écrit l’auteur du commentaire.

Cette deuxième chambre, tant courtisée et dont on veut briguer un siège, est en définitive perçue comme une coûteuse officine uniquement destinée à perpétuer le clientélisme du régime. Sa remise en cause a également des prolongements locaux autrement plus sensibles. Ainsi, le critérium du choix des hommes et les magouilles qui en découlent ont, chaque fois, suscité de légitimes rejets quant à sa «représentativité» nationale.

En s’inspirant fortement du modèle français, la Constitution de 1996 avait dévolu au Conseil de la nation la représentation spatiale des régions (wilayas) alors que l’APN, elle, est l’émanation des circonscriptions établies sur une base démographique. Les constitutionnalistes nous expliquaient alors que ce bicamérisme était destiné à corriger la sur-représentativité des zones à forte démographie d’une part et d’autre part à devenir un verrou dans l’élaboration de la loi afin de se prémunir des dérives islamistes à travers le fameux «tiers présidentiel ».

Mais si dans les faits cette exigence ancienne convainc de moins en mois l’opinion actuelle, c’est notamment parce que les motifs invoqués à l’origine n’ont plus aucun sens dans le contexte actuel. D’où le corollaire interrogatif suivant : pourquoi le chef de l’Etat continue-t-il à exercer ce pouvoir discrétionnaire lui permettant de nommer par le simple fait du prince un panel de sénateurs dans une institution théoriquement élective ? De cet héritage «zeroualien », son successeur s’en accommode parfaitement et lui trouve de surcroît un meilleur usage. Source d’allégeance, il lui permet de conduire le pays avec un personnel politique aux ordres même quand celui-ci siège dans les Assemblées réputées électives.

Il est significatif que la «réformette » constitutionnelle du 12 novembre 2008 ait justement épargné les articles concernant l’organisation du pouvoir législatif. La raison en est simple : l’habillage en question, que le régime a trouvé à son arrivée en 1999, convenait parfaitement à ses ambitions. A l’usage n’a-t-il pas par le passé montré et démontré ce qu’il pouvait en faire ?

Souvenons-nous de la destitution intempestive de son premier président Bachir Boumaza et de son remplacement par feu Mohamed-Chérif Messaâdia. Mieux ou pis, l’entorse à toute règle organique qui l’a autorisé à designer Bensalah alors qu’il venait d’être «élu» député à l’APN. Loin d’être une auguste Assemblée soucieuse des tables de la loi de la République, ce Conseil de la nation en est réduit à faire la claque. Une tâche de tout repos que tous les petits barons de province courent après lors de l’ouverture de la chasse.

Par Boubakeur Hamidechi

samedi 24 octobre 2009

Diar Echems : le ghetto avant les grands boulevards ?

Ce n’est déjà plus un chagrin collectif partagé dans une muette résignation mais de l’indignation civique qui a simplement choisi ses propres armes pour s’exprimer. Lorsque tous les recours sont épuisés, et qu’il devient insupportable d’attendre plus longtemps, la violence devient presque légitime.

Chargés jusqu’à la gueule par les mensonges de l’administration les gens de Diar Echems avaient-ils un autre choix que l’émeute ? Un coup de grisou aux portes de la «maison du pouvoir» qui fait écho aux explosions cycliques de la province et en amplifie le sens. Un témoignage, de «vive voix» dirons-nous, de l’insoutenable sentiment de rabaissement moral qui ronge cette multitude d’Algériens au-dessus de tout soupçon.

Désenchantés mais en colère d’avoir eu à subir dans l’impunité voire la complicité la magouille et l’iniquité pour accéder à un toit. Ah ! ce spectacle des couches sociales modestes en permanence exclues des bénéfices d’une douteuse politique sociale à géométrie variable. Mais regardez ces gens qui quémandent aux portes des mairies et décryptent désespérément les listes des attributions ! Regardez- les comment ils ont cessé de grandir dans leur propre estime en concédant le peu qui leur reste de dignité juste pour plaider leur cause auprès de quelques «chefaillons» de l’administration ! Signe des temps de grand malheur, ils viennent tous des strates paisibles et laborieuses de la société.

Ouvriers, petits fonctionnaires sans relations influentes et trentenaires à peine intégrés au monde du travail, ils partagent en commun le «mauvais» profil auprès des réseaux de trafiquants du logement social. Anecdotiquement chaque province du pays possède sa mafia en col blanc qui filtre à son profit les listings ponctuels des heureux bénéficiaires d’un «chez soi». Une activité parallèle rémunératrice aussi bien pour certains élus locaux que pour quelques fonctionnaires d’autorité et sans scrupules.

Un sport national qui se pratique dans les bureaux feutrés des mairies et des daïras mais dont sont justement exclus ceux qui ont eu le plus besoin. Sommées d’attendre indéfiniment le prochain quota, les catégories sociales en question patienteront vainement. Et pour cause entre les « recommandations » secrètes qui caractérisent le népotisme et les traficotages de toutes sortes conclus par des pots-de-vin, il n’y a pas de place pour les solliciteurs ne sachant du «droit» que la voie légale. De cela et de bien d’autres dérèglements de la justice et de l’équité, le pouvoir politique en connaît parfaitement les mécanismes.

Le laxisme dans lequel il se complait s’apparente par conséquent de plus en plus à de la fuite en avant. Celle qui accélère, après chaque soulèvement spontané des populations, la rupture de la confiance en l’Etat. Un délitement qui prépare son effondrement. Les brasiers qui s’allument et se multiplient à la faveur du moindre déni de justice ne sont-ils pas autant de démentis à ses explications réductrices ?

La montée en puissance de la colère et la radicalisation des contestations, qu’elles soient corporatistes (enseignants) ou tribales (le M’zab), sont des indicateurs fiables pour attester du recul de l’Etat et du retour au premier plan de la société civile. A cran elle est de nos jours acculée à faire le pire des constats : celui de l’insondable échec des politiques successives du régime. En voulant chaque fois expliquer les fièvres sociales par des causes secondaires, le pouvoir dédramatise comme il peut. Sacrifiant ici un maire, là un chef de daïra ou même un wali, il abuse des fusibles quand c’est le compteur de la gouvernance qui est une cause.

Or la panne est désormais tellement évidente qu’il a peu de marge pour «retourner» l’opinion à son profit. Une désobéissance civique comme celle qui vient d’exploser au cœur de la capitale est une signature qui doit le mettre en garde. Qu’un wali tatillon et un maire imprévoyant fussent à l’origine du désastre de Diar Echems ne doit pas occulter le feu roulant de la contestation embrasant l’ensemble du pays. La seule explication est nécessairement résumée par le vocable «divorce ».

Celui qui signifie la rupture de confiance dans le pacte politique passé entre les «électeurs» et les dirigeants. En s’affranchissant petit à petit des devoirs induits par l’ordre et la loi, une bonne part de la société manifeste justement contre les incessantes dérives de l’éthique d’Etat. L’interconnexion des institutions et de l’affairisme ayant atteint un seuil intolérable, le pays ne pouvait que sombrer dans la remise en cause radicale. C'est-à-dire le rejet par la violence des attributs mêmes de l’Etat !

La peur, transcendée par le désespoir, l’on n’hésite plus à en découdre violement pour se faire entendre, enfin. La rue et ses affrontements ne sont plus des exutoires mais des tribunes en l’absence de médiation politique (les partis) dans l’espace public. Parfois même cette rue ne s’embarrasse guère de revendications claires pour bouger.

Comme quoi elle est aussi capable de faire du déficit de doléances le meilleur manifeste pour le changement. Plus qu’un paradoxe qui ne gène uniquement que les ratiocineurs, ces «occupations» seraient annonciatrices de quelques lendemains terribles. Face à ces non-dits «limpides» combien faut-il encore d’émeutes pour que le message parvienne à destination ?

Par Boubakeur Hamidechi

samedi 10 octobre 2009

Foot : une diaspora en habit de lumière

Même si les stades ont généralement mauvaise réputation, ne gâtons pas, pour une fois, le plaisir qu’ils procurent. Certes ils furent parfois des sanctuaires pour le crime politique organisé et des chapelles où se tenaient les immenses messes du fascisme ; cependant, ils demeurent, dans l’imaginaire universel, le synonyme de l’exaltation juvénile. L’espace clos où les communautés rivalisent à travers le ludisme sportif.

Leur dictature médiatique est aujourd’hui telle qu’elle en devient douce et aimable aux yeux du plus grand nombre. Et c’est notamment au roi-football qu’est due la révérence la plus bruyante. Une allégeance populaire qui n’a rien de comparable dans la mesure où elle est la seule qui soit en mesure de voler au secours d’une identité meurtrie. Pour cette raison, au moins, les Algériens, coltinant leur pays comme un fardeau, seraient les patients les mieux disposés à recevoir cette thérapie de substitution.

En attendant ce dimanche de grande communion, portant en lui un parfum de dignité retrouvée, laissons donc de côté les sujets politiques qui ne fâchent que nos piètres gouvernants. Rengainons les couteaux de la polémique habituelle juste pour faire l’éloge de cette espérance suspendue aux talents de onze jeunes hommes. Même si l’on rétorquera, à juste raison d’ailleurs, que l’on justifie courtement cette trêve de la critique du pays réel, il est toujours possible d’en convaincre les plus irascibles.

Pour cela ne suffit-il pas d’évoquer, à leur intention et avec humeur, ce petit reliquat de pathos patriotique que nous gardons tous au fond de nous-mêmes ? Savoir de temps à autre parler avec lyrisme et même emphase de la passion que nous portons pour la nation imaginée n’est-ce pas dénier à ceux qui, quotidiennement, en font commerce politique, l’exclusivité à son attachement ?

Eh ! bien oui, cette trêve du 11 octobre est arrivée à point nommé pour leur signifier qu’ils ne sont d’aucune manière à l’origine de l’engouement des foules. Bien au contraire, si les petites gens dans leur immense solitude vont suivre et applaudir ces garçons en «vert», c’est parce qu’elles ont renoncé à croire à ces porte-drapeaux usurpateurs. Leur préférant les tisserands des oriflammes des stades, elles seront seules, sans partage et sans mots d’ordre démagogiques, à défiler dans les rues après que le succès eut été paraphé à partir de Blida. Il n’y a rien qui doit étonner dans «l’ingratitude» programmée des foules. Désabusées depuis longtemps, elles savent bien que ces podiums sportifs ne doivent rien à la bonne administration du pays.

Dans cet Etat de l’approximation et des improvisations criminelles, le football national porte les mêmes stigmates que le reste. Or tout ce qui nous vaut de satisfactions dans ce domaine nous vient d’ailleurs. Une magique diaspora d’Algériens de seconde et troisième génération qu’un certain Saâdane rameuta opportunément afin d’en finir avec le cycle infernal des humiliations sportives.

Ces goldenboys, révélés en l’espace de quelques mois ont non seulement réussi à résoudre tous les problèmes sur le terrain mais également fait montre d’un tel caractère et d’un attachement surprenant au pays de leurs parents qu’il est désormais indécent de douter — comme certains ont osé le dire — de leur engagement nationaliste. Un esprit de corps avec le public qui évacue les critiques sur le sujet. Ce sera, par conséquent, grâce à eux que l’Algérie du sport va retrouver une visibilité internationale. L’Afrique du Sud est, pour ces garçons venus d’autres contrées, à une coudée.

Ce que nous avons vu d’eux depuis les trois derniers matches a fini par convaincre les plus sceptiques. Cette furie qu’ils mettent à gagner et la manière d’y parvenir est exemplaire. Parfaitement ! Ces purs produits de l’émigration ont du talent et un savoir-faire collectif qui fait déjà parler d’eux dans les mêmes termes élogieux que ceux de 1982. Désormais, il sera vain de s’appesantir sur leur trajectoire individuelle. Le peuple du football, les suivant à la loupe grâce à la télévision, s’est forgé une compétence d’analyse valant bien mieux que celle des esprits chagrins aveuglés par l’esprit de clocher jusqu’à vouloir remettre en cause le choix de certains.

Un épisode de plus dans la «culture» nationale du complot dont, cette fois, l’on aurait aimé s’en passer. Il est vrai qu’en ces temps déraisonnables, vouloir réanimer la flamme sportive dans le pays apparaît comme une provocation vis-à-vis de ceux qui n’ont rien su faire de leurs responsabilités pour développer l’éducation physique et sportive. Or ce dimanche, quelques garçons, en habits de lumière, s’efforceront de nous réconcilier avec les accents glorieux que nous avions connus il y a un quart de siècle. Ils effaceront ainsi, le temps d’un match, la morosité d’un pays dans la grisaille et ressusciteront pour notre plaisir de grands instants que l’on pensait à jamais effacés.

Dans l’après-midi de dimanche, il sera possible de renouer avec la joie et l’émotion d’être profondément de ce pays et surtout fiers de ceux qui le représentent dans ce domaine — même s’ils ne sont qu’occasionnellement parmi nous. Il suffira d’un autre succès pour se remettre à croire en des lendemains qui chantent.

Non, le football n’est pas l’opium de ce peuple, il est sa revanche sur le mépris auquel il a été réduit. Une foule qui occupe la rue après un triomphe sportif n’est dangereuse que pour ceux qui ne peuvent tirer des dividendes politiques. Une diaspora qui parvient à recoller les morceaux cassés d’une identité n’est alors la bienvenue que du bout des lèvres. D’ici à ce qu’elle soit qualifiée d’armada de «mercenaires », certains n’hésiteront pas à le faire pour cacher une insigne incompétence mise à nu par la leçon magistrale des bienfaits de la formation !

Par Boubakeur Hamidechi

samedi 26 septembre 2009

Écriture de l’Histoire : l’ONM nouveau censeur ?

Sans la positive curiosité de quelques journalistes, l’information serait passée inaperçue. Une nouvelle aux conséquences fâcheuses pour la liberté d’expression en général et le magistère des historiens en particulier. Les rares journaux à en avoir rendu compte et surtout commenté s’étaient d’ailleurs arrêtés sur son caractère foncièrement antidémocratique (1). Mais tout d’abord que l’on se rassure.

Si la presse dans sa majorité n’en avait pas parlé, la faute était imputable au pouvoir qui, communiquant tellement mal, est devenu indécryptable. Même son agence de presse officielle n’est pas en reste qui répercute sur son «fil» une littérature bureaucratique compassée sans même se donner la peine professionnelle de l’éclairer par des exergues de soutien. Glissons donc sur cette insignifiance notoire de sa communication et arrêtons nous sur la proposition quasi indécente que vient de faire le chef de l’Etat au ministre des Moudjahidine lors de son récent «oral».

Ainsi a-t-il été question d’affecter à ce département et à sa filiale, l’ONM, le monopole de la supervision de travaux historiques relatifs au mouvement national. Autrement dit, le sceau exclusif de l’imprimatur sur un domaine relevant de la recherche universitaire. Une énorme atteinte à la fois au pré-carré académique et un détournement du domaine immatériel de la mémoire collective qui, dans tous les cas de figure, relève de la propriété publique. Pour peu qu’en haut lieu l’on parvienne à mettre en place cette singulière institution censitaire alors il faudra craindre, comme autrefois, pour le destin du moindre opus.

En commençant par le réexamen du passé, dont on sait qu’il est une source inépuisable de controverses, le pouvoir ne pourra qu’étendre sa tentation de l’auto-daté à toutes les œuvres de l’esprit. Alors que l’on pensait, au lendemain d’octobre 1988, qu’il allait devenir enfin possible de s’interroger sans passion sur le passé de ce pays et que les présupposés idéologiques allaient s’effacer et libérer l’histoire de son carcan mystificateur, nous revoilà revenus aux inquiétudes d’antan parce que les règles que l’on prépare ont tout simplement été exhumées des vieux placards de la pensée unique.

Contraindre les historiens es-compétences à devenir des faussaires et, au mieux, à passer sous silence les moins héroïques des événements du passé, c’est ce qui constituera la ligne rouge de leurs futurs travaux. Finis, bientôt, les scrupules du chercheur soumettant à la «question» le moindre document avant de l’authentifier. Place, bientôt, aux notaires de l’Histoire plus disposés à verser dans la geste épique qu’à délivrer des messages sobres et objectifs. Ces clercs qui s’empêcheront d’interpréter par euxmêmes et préféreront transcrire et, pis encore, transfigurer les faits. Ainsi l’on s’efforcera de brider les travaux les plus compromettants relatifs à des méfaits d’acteurs que l’on a pourtant «panthéonisés» pour le bon usage du régime.

Car enfin de quelle autorité intellectuelle pourrait se prévaloir l’ONM au point de se voir investir de cette mission ? Elle dont la réputation est politiquement sulfureuse, de quelle nature est son onction éthique pour attendre d’elle qu’elle se hisse au-dessus de contingences du présent et éconduire les préposés à l’instrumentation ? A son sujet, son long, très long, compagnonnage avec tous les pouvoirs a fini par la discréditer. Peuplée de gérontes — comment peut-il en être autrement ? —, n’a-telle pas exercé les pressions les moins justifiables contre la moindre critique atteignant le pouvoir du moment ?

De Boumediène à Bouteflika en passant par Chadli, Boudiaf, Kafi et Zeroual, elle monnaya au prix fort sa disponibilité avec la morgue patriotique en prime. Prompte à témoigner à décharge dans tous les procès mettant en cause le régime en place, elle les gratifia finalement de tous de superlatifs patriotiques. Maintes fois aussi, elle désigna à la vindicte des opposants qu’elle n’eut aucun état d’âme à qualifier d’aventuriers antinationalistes. Par obédience sectaire, elle n’hésitera pas à jeter la suspicion sur le passé de véritables compagnons d’armes tout à la fois pour demeurer dans les bonnes grâces du régime qui le lui a demandé et dans le même temps «tuer» politiquement un témoin de leurs turpitudes.

Le propos est sans aucun doute féroce mais est-il pour autant injuste dans sa signification globale ? L’immunité attachée au passé de ses sympathisants n’est pas étrangère à son éloignement des préoccupations du pays pour ne s’y intéresser qu’à sa proximité avec les pouvoirs. Abusée jusqu’à s’organiser en «société à responsabilité illimitée », au sein même de la communauté nationale, n’estelle pas plutôt semblable à une «loge maçonnique» qu’à une amicale des rescapés de l’enfer, uniquement soucieuse d’entretenir le grand souvenir ? Et cela loin des calculs et des appétits de pouvoir. Hélas, ce devoir de mémoire qui lui échoit depuis une quarantaine d’années n’a-t-il pas été mis au service des pouvoirs politiques qui sanctifièrent qui ils voulaient et raturèrent les noms de certains autres.

Pour l’anecdote, demandez à Ali Kafi, son ex-secrétaire général, qui tout au long de ses mandats ignora superbement Boudiaf jusqu’au jour où il se retrouvera parmi ses assesseurs au HCE puis devint son successeur, demandez-lui donc si une seule fois il a eu à évoquer le nom de ce commandeur de 54 lors des multiples célébrations qu’il présida auparavant ! C’est dire que l’ingratitude même dans le souvenir y était une règle. Démonétisant ce qui restait, après octobre 1988, de rectitude morale encore attachée à sa vocation peut-elle aujourd’hui, en l’an 2009, s’autoriser un autre viol de la mémoire historique de ce pays en prétendant savoir la promouvoir ?

Certes ce n’est d’abord pas à elle d’adresser la question et qu’il faudra se tourner vers le chef de l’Etat pour le questionner sur ses retentions, mais enfin l’on pouvait bien imaginer que le premier mandataire des anciens combattants fit enfin preuve d’humilité (patriotique celle-ci) pour décliner une telle mission. Rien de cela n’a eu lieu au cours de cet oral de Ramadan. Le ministre a pris simplement acte de la proposition présidentielle.

A leur tour, les chercheurs doivent en réfuter par avance les arrière-pensées qui sous-tendent la promotion d’une histoire officielle. C’est-à- dire le retour à l’exaltation sans retenue et à l’instruction civique étriquée avec pour unique souci de gommer les aspérités peu convenables pour le régime. Ainsi donc, les manuels d’histoire de nos petits enfants attendront encore longtemps avant de devenir des sources de connaissance du passé.

Par Boubakeur Hamidechi

(1) Seul El-Watanlui consacra un article en dernière page où l’on pouvait lire les avis de deux historiens : Omar Carlier et Daho Djerbal.

samedi 5 septembre 2009

Malaise du pays et sarcasmes des dirigeants

Plus tragique que la pauvreté, il y a le dénuement. Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas jouer sur les mots, c'est-àdire jongler comme les littérateurs, que de s’efforcer d’illustrer un tel distinguo sémantique. C’est que les références en question renvoient, concrètement, à des conditions sociales tout à fait différentes. La première relève d’une sorte de dépréciation économique occasionnelle alors que la seconde exprime la détresse face à ce qui est perçu comme définitif. Une peine capitale au sens juridique de la formule.

Le point critique d’où l’on ne retourne jamais par soi-même. Le degré zéro du déclassement social. Le plancher de la société et la litière de la marginalité. Mais de cela, c’est-à-dire de ce tableau tragique d’un pan de la société, ce Premier ministre ironique et plein de certitudes en a-t-il pris la véritable mesure ? Sans doute que non, puisqu’il lui a suffi de réfuter par une phrase creuse toutes les critiques en évoquant avec un étonnant décalage «l’intérêt de l’Algérie» au moment où des cohortes d’Algériens se trouvent dans la plus intenable spirale de la survie.

Avec le retour d’une inflation qui avance inexorablement vers les deux chiffres (en une année n’a-t-elle pas progressé de 5,4% ?) et un tissu industriel qui produit de moins en moins de biens de consommation et opère par le dégraissage de l’emploi, l’Algérie de 2009 est assurément une immense friche. Un constat notoire et abondamment analysé par les experts mais auquel seul cet «inspiré» intendant ne veut pas souscrire. Comme il sied aux exorcistes de la politique, il n’a qu’une formule magique, «l’intérêt de l’Algérie» répètet- il, pour se soustraire aux blâmes des sans voix et sans ressources au nom desquels il prétend gouverner et administrer le bien public.

Et c’est finalement à cette rouerie d’apparatchik que se résument les prétendues compétences de ce genre de Premier ministre. Autant avec lui que du temps de ses prédécesseurs, les modalités de la gouvernance sont demeurées les mêmes. Celles qui recourent aux louvoiements par les discours et au mieux par la manifestation de la «générosité» de l’Etat lorsque la misère devient trop criante. Ce qui s’appelle péjorativement, la politique de la rustine là où il est attendu une stratégie globale et une visibilité de l’action.

C’est qu’en moins de dix ans, le tripatouillage économique, présenté initialement comme de la grande chirurgie, a profondément laminé d’abord le pouvoir d’achat pour ensuite accoucher de ces immenses troupeaux de déclassés sans aucune ressource. Compressés économiquement et «comprimés» socialement, on en retrouve des centaines parmi eux qui campent à la marge. Anciennes strates du salariat réduites à la mendicité. Tant il est vrai que le chômage de longue durée favorise les plus inconcevables clochardisations morales. Il n’est qu’à lire nos journaux pour être édifié sur ce malheur collectif.

Terrible enfer que l’on voudrait – pour les autres – qu’il soit pavé de bonnes intentions mais que l’on se garde de le nommer en tant que tel. Ah ! Ces «ministricules » incultes qui ont eu l’outrecuidance de nier cette réalité tout juste pour plaire. Qu’est-ce à dire si ce n’est que les responsables, devant l’ampleur du problème, préfèrent l’occulter. A leur niveau cela débouche sur une réflexion totalement déconnectée de l’état des lieux et seulement tendue vers des préoccupations plus clientélistes. En fait, la seule raison d’exister de la «tripartie» se justifie à travers cet échange de boutiquiers et qui ne concerne que les couches visibles et agissantes de la société. Un exemple, mais paradoxal celui-là, concerne la médiatisation actuelle de la prochaine revalorisation du SNMG. Pour respectable qu’elle le soit, cette question peut prendre des allures de diversion lorsqu’elle est examinée à travers le prisme des exclus définitifs.

Les sans ressources hors de tout sujet de discussion et que, politiquement, on confine dans la colonne : «pertes» irrécouvrables ! Autrement dit lorsque la presse décrypte les tenants et les aboutissants d’un possible pacte, elle ne s’intéresse qu’à l’ordre du jour des acteurs. Pour le patronat, négocier les garanties de l’Etat quant au crédit d’investissement et la fiscalité incitative pour l’emploi ; alors que le syndicat ne se focalisera que sur le volet du pouvoir d’achat. Il ressort donc de cette logique que ce partenariat décideur admet comme une évidence les dégâts du passé et ne sait se projeter que dans le présent. En considérant implicitement comme une fatalité, cette infra- humanité sansressources et sans recours, l’Etat commet une grave distorsion vis-à-vis de ses responsabilités. Ce désintérêt est d’autant plus grave qu’il ne concerne pas seulement quelques «niches» de grande misère. L’amplitude de cette dernière est telle qu’elle aurait dû, depuis longtemps, redevenir prioritaire. C’était aux pouvoirs publics de la traiter afin de gommer ce malaise social.

Or il l’ignore tout comme il continue à falsifier les statistiques qui en «parlent». Il est, certes, au-dessus des moyens de n’importe quel Etat de soigner tous les éclopés de sa société cependant il n’y a aucune raison morale de s’en détourner comme cela se passe chez nous. Au-delà de toute démagogie placée sous le label de la «solidarité», les pouvoirs publics avaient le devoir d’élaborer une véritable politique de réinsertion dans cette direction. Dans le contexte particulier qui est le nôtre, les perspectives économiques, encore oblitérées par la décennie de violence, sont toujours sombres.

De fait, l’Etat est le seul à même de mener une aussi vaste réinsertion. Car la conjonction du terrorisme, fut-il résiduel, et le chômage aggrave le désarroi et dissuade les partenaires, qu’ils soient sociaux ou économiques, de s’impliquer aux côtés de l’Etat. Sur ce sujet, beaucoup a été écrit qui souligne la symétrie de ces deux facteurs. «Le terrorisme, expliquait un sociologue, attaque directement la notion même de paix civile et place la survie de la communauté dans un état de menace permanente.

Le chômage, lui, remet en question de manière radicale l’idée de paix sociale. Il met également dans une situation précaire définitivement la survie individuelle.» De ce parallèle, le même chercheur tire ensuite la conclusion suivante : «Si la présence du terrorisme fige les relations sociales dans un Etat permanent de suspicion réciproque, le chômage, lui, divise le tissu social entre le cynisme et l’angoisse.» En identifiant tous les ingrédients du blocage de notre société (suspicion partagée, cynisme et angoisse), l’attente ne consiste-t-elle pas à développer des messages forts et concrets en direction des plus défavorisés ?

S’empêcher d’ironiser avec morgue, comme vient de le faire un Premier ministre, s’abritant dernière un patriotisme exclusif dont il serait le dépositaire, eut été la seule attitude intellectuelle capable de réconcilier, pour un moment, l’opinion avec la politique. Car devant une indicible misère l’on ne peut-être qu’un piètre politicien lorsqu’on a que le sarcasme pour riposte.

Par Boubakeur Hamidechi