Affichage des articles dont le libellé est Actualités culturelles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Actualités culturelles. Afficher tous les articles

jeudi 20 octobre 2011

Khalida Toumi dénonce l'absence d'espaces pour les artistes algériens en Europe

« Notre plus grand problème avec l’Union européenne est de ne pas trouver un espace, quel qu’il soit, pour les artistes algériens. Trouver un espace est de l’ordre de l’impossible », a déclaré, mardi soir, Khalida Toumi, en marge du vernissage d’une exposition de dix‑huit photographes algériens et européens, Alger : regards croisés, au Palais des Rais (Bastion 23) à Alger. Elle a regretté que même les salles d’expositions des édifices publics abritant les institutions de l’Union européenne à Bruxelles et Strasbourg ne soient pas ouvertes aux animateurs de la vie culturelle algérienne.

« Je ne polémique pas. Mais, je peux dire qu’il est plus facile de trouver des espaces pour la culture algérienne aux ÉtatsUnis », a‑t‑elle précisé. Elle a cité l’exemple du Moma (Musée de l’art moderne de New York) où a été reçue dernièrement une délégation de l’Agence algérienne de rayonnement culturel (AARC).

« Si on nous donne des espaces, on fait rayonner la culture algérienne en Europe. C’est un grave problème pour l’Algérie », a‑t‑elle insisté, rejetant l’idée d’un boycott systématique des artistes algériens. « Nous payons nos artistes. Nous prenons en charge leurs frais de voyage. Tout ce qu’on demande est d’avoir des espaces. C’est bien de parler de dialogue. Mais, on ne peut pas dialoguer dans l’abstrait. Il faut des projets concrets. Il n’y a pas mieux que la culture. Je ne pense pas qu’il y ait un dialogue NordSud. Il n’a pas encore eu lieu. Toute la question est de savoir pourquoi », a‑t‑elle ajouté.

A l’ouverture de l’exposition, Laura Baeza, chef de la délégation de l’Union européenne à Alger, a pourtant appelé à renforcer le dialogue entre l’Algérie et l’Europe. « Notre ambition est que notre regard puisse non seulement se croiser mais se rencontrer, pour mieux nous voir, nous comprendre, nous accepter avec nos différences. Ces regards qui se croisent audelà de la méditerranée sont autant de barrières qui s’effondrent et de ponts qui se construisent entre nous afin de mettre à disposition des uns et des autres nos richesses », a‑t‑elle déclaré.

Elle a évoqué la possibilité de présenter l’exposition Alger : regards croisés à Bruxelles en 2012 pour que l’Union européenne participe à la célébration du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. A ce propos, Khalida Toumi a révélé que plusieurs projets culturels sont en préparation pour être au rendez‑vous l’année prochaine.

lundi 10 octobre 2011

RENCONTRE «JACQUES DERRIDA» PAR BENOÎT PEETERS : Le philosophe de la déconstruction

«Je ne prétends par que ceci serait la vérité de son oeuvre mais un éclairage», a expliqué samedi l'invité de l'Aarc.

L'Agence algérienne pour le rayonnement culturel, a repris samedi dernier le cycle des rencontres du Diwan Dar Abdellatif avec un rendez-vous exceptionnel autour de la vie et l'oeuvre du philosophe Jacques Derrida, né en 1930 à Alger (El Biar) et décédé en 2004 à Paris. Organisé en partenariat avec le Festival international de la Bande dessinée d'Alger, cette conférence a été donnée par le biographe de Derrida, Benoît Peeters, invité au Fidba en sa qualité de scénariste de bandes dessinées et notamment de la série des «Cités Obscures», conçue avec François Schuiten et traduite dans de nombreuses langues. Il a été présenté par Sofiane Hadjadj, codirecteur des éditions Barzakh et lecteur attentif de Jacques Derrida. Il a édité d'ailleurs «Derrida à Alger» (2008, paru simultanément à Actes Sud).

Benoît Peeters est, pour info, écrivain, critique, conseiller éditorial, éditeur et réalisateur de documentaires remarquables. Il est l'auteur de romans, essais et biographies sur Hergé, le père de «Tintin», le grand poète Paul Valéry, le réalisateur Alfred Hitchcock, etc. qui sont devenus des références incontournables.En 2007, il a entamé des recherches sur la vie et l'oeuvre de Jacques Derrida, publiant sa biographie en 2010 (Ed. Flammarion, Paris) et l'accompagnant d'un ouvrage intitulé: «Trois ans avec Derrida, les carnets d'une biographie». Sur le premier livre, il a notamment écrit: «Mon livre n'est ni un essai philosophique, ni une nouvelle introduction à l'oeuvre de Derrida déguisée en «Biographie Intellectuelle».

Il s'agit d'une véritable biographie, fondée bien entendu sur une lecture intégrale de l'oeuvre, mais aussi sur un considérable travail de recherche, dans plusieurs pays et de nombreux lieux, ainsi que sur des rencontres avec plus d'une centaine de témoins.» Un travail monumental et précis dont il rend compte dans le second ouvrage, réflexion profonde sur l'art de la biographie. Lors du Diwan Dar Abdellatif, Benoît Peeters parlera des deux ouvrages avec force détails et attachement à l'homme dont il dira qu'il a bouleversé sa vie en le changeant à tout jamais. Jacques Derrida se dévoile à nous comme un personnage complexe, sensibilisé tôt à la politique en raison d'abord de sa naissance juive algérienne et ses écrits judéo-politiques impliqués notamment dans les années 1990 à l'Algérie, le terrorisme, l'Afrique du Sud, la Palestine etc.

Benoît Peeters retracera la vie de ce philosophe de la «déconstruction», étape par étape, chapitre par chapitre, à commencer par son enfance à El Biar de parents espagnols donc pas lié par le système colonial, son adolescence algérienne jusqu'à 19 ans où il ne quittera jamais le pays partagé qu'il était entre son désir de devenir footballeur et la lecture, ses études en France marquées par la ségrégation contre les juifs suite à la Seconde Guerre mondiale, sa rencontre avec les plus grands philosophes français de cette époque, dont certains partageront sa chambre d'internat, ses moments de doute et de réflexion et ses prises de position dans le monde. Le conférencier expliquera que ses intentions étaient de commettre par cette biographie un travail complet, «quelque chose de totale» n'omettant pas la famille et les amis.

Tout en indiquant néanmoins: «Je ne prétends par que ceci serait la vérité de son oeuvre mais un éclairage.» Il apparaît clair selon le conférencier que Jacques Derrida se sentait souvent marginalisé, rejeté par l'administration universitaire, ne maîtrisant pas les codes sociaux, il deviendra par la force des choses une référence pour cette même institution à l'égard de laquelle Derrida en gardera de profondes reserves. «Ce dernier se sentait mal-aimé ou à peine toléré.

Dans la case des minorités. Son défi était non seulement de ne pas respecter les règles, mais d'en réinventer. Il avait une manière de revisiter les textes, les réveiller en les inquiétant.» Benoît Peeters parlera de la reconnaissance américaine à l'égard de Derrida mais aussi du rejet dont il faisait l'objet de la part de la philosophie analytique sans oublier son apport à l'architecture. Se situant entre la génération de Sartre et de BHL, Derrida n'aimait pas trop cette nouvelle vague de philosophes qui passent leur temps à la télé pour dire des «slogans», car lui voulait, selon M. Peeters, «laisser des traces dans la langue française» d'où son sens aigu pour la complexité de la pensée et ses intentions en marge.

Mais paradoxalement nous apprend-on «il y a quelque chose en lui qui ouvre, qui libère.. sa pensée peut intimider mais on peut y trouver des affinités..». Et de conclure: «Le travail d'un biographe n'est pas celui de faiseur de puzzle, il y aura toujours des cases vides. Quoi qu'il soit, il reste le mystère de l'individu, son intériorité qui nous échappe. Mais la pensée de Derrida était incontestablement marquée par le spirituel...»

Par

vendredi 7 octobre 2011

23 ANS APRÈS LE 5 OCTOBRE 1988 Nos jeunes imprégnés d'images de sang

L'Algérie a certes commencé sa révolution depuis longtemps, mais est-elle arrivée à son aboutissement?

L'Algérie a célébré hier l'anniversaire des événements d'Octobre 1988. Le tout dans un double contexte. Celui des révolutions arabes et celui du débat sur la poursuite des réformes politiques dans le pays. Beaucoup de voix se sont élevées depuis janvier dernier pour donner des leçons à l'Algérie, prétendant la guider sur le sentier révolutionnaire qu'elle a pourtant emprunté depuis 23 ans. Dès 1989, une nouvelle Constitution a été adoptée. Elle a été suivie par la promulgation de nombreuses lois ouvrant le champ politique et médiatique. L'article 40 de la Constitution a institué le multipartisme et la loi sur l'information a donné naissance, sous l'impulsion de Mouloud Hamrouche, à la presse indépendante. Des années plus tard, des leçons ont bien été tirées de ces réformes. La révision de la Constitution est annoncée pour l'année prochaine alors qu'en ce moment même, sept projets de loi sont discutés à différents niveaux des institutions politiques. Il est surtout question d'ouverture du champ audiovisuel au privé et une surveillance plus accrue du processus électoral. La représentation de la femme et le renforcement du mouvement associatif font partie des objectifs de ces réformes.

Autant d'acquis qui n'ont pu être engrangés pendant la tragédie nationale suite à l'entrée fracassante des islamistes dans le jeu politique. Une rupture du processus électoral au début des années 1990, l'état d'urgence et l'effusion de sang avec ses 200.000 morts ont donné un coup de frein à la marche de l'Algérie vers une véritable vie démocratique.

Ce déficit sera-t-il rattrapé par les prochaines échéances électorales? Les législatives et le choix des élus locaux à l'APC et à l'APW seront pour l'année prochaine alors qu'en 2014, il y aura un grand rendez-vous politique avec la présidentielle. Y aura-t-il des trouble-fête? Des islamistes ou du moins des anciens leaders continuent de nourrir le projet de reconstituer l'ex-FIS. Ce danger du retour des islamistes ou de leur arrivée au pouvoir n'est pas seulement une menace pour l'Algérie. Il guette l'ensemble du Monde arabe. Les islamistes tunisiens, libyens, syriens, yéménites et égyptiens affûtent leurs armes. S'il partagent un même dessein, celui d'instaurer un Etat théocratique, leurs plans d'action diffèrent. Il se trouve même des islamistes qui se réclament partisans d'un régime démocratique mais pour mieux lui tordre le cou une fois au pouvoir, à l'image de ce qui se passe en Syrie tandis qu'en Egypte, le projet d'un tel Etat est avoué publiquement.

Ces éléments sont parmi d'autres les ingrédients qui font planer des menaces de guerres civiles augmentant du coup la vulnérabilité aux frontières de l'Algérie ainsi que celle de ses partenaires au Moyen-Orient. Ces signaux peu encourageants n'empêchent pas les Algériens de continuer à s'indigner. Il y a peu de monde qui rejette le constat selon lequel le pays est au milieu du gué et qu'une crise frappe effectivement ses institutions. Pour ne pas laisser l'indignation se transformer en révolte, des réponses politiques et économiques continuent d'être proposées.
Les lois de finances successives ne cessent d'inscrire au chapitre des dépenses des montants astronomiques pour faire face aux demandes des travailleurs en augmentant les indemnités et les salaires. Même les patrons bénéficient d'effacement de dettes alors que les demandeurs d'emploi bénéficient de crédits à un taux avantageux.


Les jeunes d'aujourd'hui sont nés sous le règne de Boumediene et ont grandi sous celui de Chadli: ils ne sont donc plus sensibles au discours politique. Ce qu'ils veulent, c'est du concret. C'est-à-dire le travail et le logement. Les étudiants d'aujourd'hui n'ont même pas vécu l'époque de Chadli et les événements d'octobre. On peut même spécifier qu'ils sont nés en pleine tourmente du début des années 1990. En souvenir, ils n'ont retenu que l'effusion de sang et les scènes de destruction. Leur psychisme est imprégné de scènes de violence. Curieusement, c'est un point commun qu'ils partagent avec leurs aînés ayant vécu la guerre de Libération. 23 ans après Octobre 1988, le civisme est peut-être l'une des vertus qui manquent le plus à l'Algérien.
Le phénomène prend tout son sens lorsque est constaté le fossé qui sépare le citoyen des gouvernants. C'est une donne que les réformes successives n'ont pas pu régler. D'où les soulèvements vécus dans plusieurs wilayas en quelques mois au début de l'année.

Par

FORGER UN CITOYEN ÉQUILIBRÉ Le but de la civilisation musulmane

La force d'une société c'est avant tout ses ressources humaines.

En ce jeudi de l'après-Ramadhan, continuons plus que jamais à nous interroger sur l'essentiel: l'éducation, la formation d'un citoyen équilibré, responsable et utile à son pays. La civilisation musulmane a progressé sur la base de travaux de plusieurs catégories de savants: comme les scientifiques, les théologiens, les philosophes, les mystiques et les fuqaha.

Parfois, le savant en question pouvait réunir en sa personne plusieurs de ses spécialités, comme Ibn Rochd, Ibn Sina ou Al Biruni. Les sociétés musulmanes ont connu l'âge d'or lorsqu'elles réussirent à forger un type d'homme équilibré, instruit et au comportement noble. La civilisation musulmane a été universelle, du fait qu'elle n'a rien négligé, ni la condition humaine terrestre, ni l'éducation du caractère et de l'âme, pour humaniser, élever et guider.

L'ignorance et la mauvaise intention font dire des contrevérités aux islamophobes anciens ou néo-orientalistes: que l'esprit scientifique et les progrès modernes sont étrangers à la religion musulmane.

Des chercheurs de culture musulmane, influencés par l'esprit positiviste, historiciste et antireligieux, et prétextant du fait que toute société est capable de produire de la science par-delà la religion et l'ethnie, considèrent que les découvertes et avancées des scientifiques musulmans classiques n'ont rien à voir avec la religion. Certes, nul n'a le monopole de la vérité et le champ scientifique est spécifique, indépendant, pourtant il n'y a pas de hasard.

Nul ne peut faire abstraction du contexte et des normes qui structuraient l'esprit à l'époque, tout comme nul ne peut réfuter le fait que la culture coranique, la voie prophétique et l'esprit spirituel musulman bien compris favorisent de manière profonde et singulière la réflexion, l'amour du savoir et l'exercice libre de la raison.

Il faut nous garder des faux débats et garder le cap sur la singularité. Car ce que la civilisation musulmane a singulièrement apporté, comme acquis pour toute l'humanité, ce n'est pas seulement des découvertes techniques et scientifiques décisives, c'est surtout un type d'humain équilibré et total: un être à la fois religieux, raisonnable et naturel, sans confusion, ni opposition, sur la base de l'exemple du Prophète (Qsssl).

La force d'une société c'est avant tout ses ressources humaines, le modèle de citoyen produit. C'est cela qui est perdu de vue, par les uns et les autres.

Abu-Hamed al-Ghazali (XIe-XIIe siècles)

Un des plus grands penseurs musulmans (XIe-XIIe siècles), qui représente la ligne médiane est Abu-Hamed al-Ghazali. Il a insisté sur la nécessité de réaliser l'homo-islamicus, celui de la civilité, de la juste mesure, de la modération, de la communauté médiane.

Sa vie et son oeuvre ont oscillé entre les exigences du monde, de la pédagogie, de la vie sociale liée à l'engagement et celles de la relation verticale, intérieure, mystique, qu'illumine une des idées maîtresses du Coran, à savoir que la vie de l'au-delà est meilleure que celle d'ici-bas.
Ghazali est connu pour son célèbre traité de «Réfutation de la spéculation philosophique», auquel, plus tard, Averroès a répondu. Pour Al-Ghazali, le problème ce n'est pas en soi la philosophie, mais le fait qu'elle peut nier des dimensions essentielles de l'homme. On peut accéder librement et scientifiquement à l'universalité de la vérité par le raisonnement, à condition de ne pas nier les finalités, l'éclairage et les repères du Révélé.

C'est dans ce sens qu'Al-Ghazali a réfléchi à la question du rapport entre foi et raison. À la fin de sa vie, dans son ouvrage «La Délivrance de l'erreur», il reconnaît que «chacune des facultés de la perception humaine a été créée pour que l'homme puisse connaître le monde des choses existantes».

Cela signifie que s'ouvrir au monde est inscrit dans la nature positive de l'être humain, même si cela nécessite une grande attention à l'égard de ce monde, de l'étrangeté de l'autre, de tout ce qui est. «Je désire, ajoute Al-Ghazali, m'améliorer et améliorer les autres; je demande à Dieu de m'améliorer, puis d'améliorer les autres à travers moi.»

Al-Ghazali a passé sa vie tiraillé entre le besoin de partager avec les autres, de débattre rationnellement, et le souci de s'intérioriser en privilégiant la recherche de la communication avec l'invisible qui est en nous, saveur de la vérité de l'âme. Entre ce besoin de sociabilité et ce souci de purification intérieure, il y a réciprocité, variation, simultanéité, et non pas parallélisme, opposition, divergence.


L'oeuvre monumentale d'Al-Ghazali a, en fin de compte, pour désir de se conformer au Révélé sans nier le travail de la raison. Une de ses maximes essentielles a trait à la question de la validité de la vérité, qui ne doit pas être définie en fonction de celui qui parle: «Les gens reconnaissent la vérité en prenant pour critères les hommes et ne reconnaissent pas les hommes en prenant pour critère la vérité; c'est là le comble de l'égarement.» C'est l'expression d'une logique universelle. Al-Ghazali pose ainsi comme principe la reconnaissance de l'universalité possible en chacun.

Ibn Bajja (Avempace), Saragosse, XIIe siècle


Ibn Bajja, autre penseur, initialement médecin, traita de la question-clé: celle de l'éducation du musulman. La force d'un pays c'est d'abord, le civisme de ses citoyens. Après plusieurs commentaires de traités scientifiques et métaphysiques d'Aristote, il écrit un texte de philosophie politique et morale, La Lettre d'adieu adressée à l'un de ses amis. Il s'agit d'une épître qui traite de la formation du musulman, du but de l'existence en société et de la connaissance. Elle est citée dans la version latine des oeuvres d'Averroès. Dans ce texte marqué par un humanisme religieux, Avempace affirme que la connaissance des réalités peut et doit être facilitée par la raison et la sociabilité de l'individu. Par la suite, dans une oeuvre majeure, il aborde de front la question de l'éducation de l'âme et de l'individu pris comme un être singulier. Ce texte exceptionnel s'intitule Le Régime du solitaire (Tadbir al moutawahid).


Selon l'auteur, sachant que l'Islam est venu surtout pour éduquer, le comportement vertueux, le civisme, la pureté morale et le bel agir conduisent à la civilisation, à la félicité. Les progrès matériels et scientifiques sont vitaux, mais pour produire une société équilibrée cela doit s'articuler avec l'éthique et un mode d'être ouvert sur les finalités et non point fermé.

Ce chemin passe par l'épanouissement de la capacité de l'intelligence humaine à s'ouvrir sur les dimensions fondamentales de l'humain: son âme et sa raison, sa patrie et le monde. La préoccupation d'Ibn Bajja est de savoir comment accéder à la compréhension autonome de la vérité et participer à la production de connaissances bénéfiques.

Compte tenu des contraintes historiques de l'époque, Ibn Bajja tenta de répondre à cette question en réfléchissant à des thèmes tout à la fois métaphysiques, physiques, et éthiques. De ce fait, il s'engagea dans une vaste polémique contre les conceptions de Ptolémée et les théories sur l'astronomie en cours à l'époque.

Le Régime du solitaire, qui montre l'être humain à la recherche du bonheur sur terre et du salut dans l'au-delà, laissa une empreinte réelle sur les autres penseurs arabes. Il imprima à la philosophie politique une doctrine qui fonde sa validité, du fait que l'effort de raisonnement et d'ouverture en direction des autres cultures universelles, peut conduire à la connaissance de soi et à l'approche du Tout Autre.

C'est une sorte d'esquisse de la société équilibrée, fière de ses racines et ouverte sur le monde, où chaque individu peut réaliser la plénitude de l'existence humaine. Comme le dit Ibn Bajja: «Ce sont les solitaires qui font d'authentiques personnes solidaires.»

Respecter le travail scientifique et l'autre dans sa différence signifie, pour lui, reconnaître que chacun de nous est singulier et solitaire et, en même temps capable de progresser.

Ibn Bajja précise que tant que les membres de la société et de la communauté humaine n'auront pas adopté les moeurs de ces solitaires bien éduqués, ils resteront des étrangers dans leurs familles et dans leurs milieux. Pour ce philosophe, le «solitaire» ne confond pas le soi et l'autre; il n'abolit pas cette frontière, tout en gardant le cap sur l'ouverture foncière à la différence, en vue de permettre à l'intellect humain de comprendre, en quelque sorte, l'essence de l'homme.

À lire Ibn Bajja nous voyons que l'objectif de l'ouverture, c'est que l'homme se garde de tout excès, de tout extrémisme et de tout déséquilibre. Pour cela il doit se connaître, se saisir d'abord lui-même comme être apte à comprendre la réalité concrète du monde: «Lorsque l'intellect, précise-t-il, est en acte (...) il ne pense pas d'autre être que lui-même, mais il se pense lui-même sans abstraction.»


Sur ce point, il s'agit d'une phénoménologie de l'esprit, mais aussi d'une théorie de la connaissance, d'une porte ouverte sur la question de savoir, comment penser la complexité de la vie, la diversité du monde, l'altérité et l'étrangeté de la différence, l'individu et la société. Comment assumer le monde moderne: en réalisant l'équilibre entre des dimensions plurielles et unitaires. Etre, éduquer, civiliser et vivre son temps, c'est apprendre à bien se conduire, avec soi-même et les autres, et articuler des valeurs spécifiques avec des valeurs universelles.
Forger un type d'homme équilibré, instruit et au comportement noble, qui s'attache au bien commun, but de la spiritualité musulmane, relève de la responsabilité de tous, à commencer par l'école.

Par

LES SECRETS DE L'EXTRÊME DE NOUR-EDDINE MAMOUZI Rahma ou les bourgeons de l'espoir

Le désert en notre âme est parfois peut-être plus sauvage que celui qui assaille les esprits dans les espaces illimités de l'exil.

Il y a tant de choses à apprendre de l'inconnu. Même dans la déception tout comme dans la fascination, même dans le mystère tout comme dans l'impossible, même dans le drame tout comme dans le bonheur, même dans l'extrême tout comme dans le sentiment exacerbé, les secrets ne sont en définitive que l'évidence de notre propre croyance. Cette subtile réflexion, qu'il n'est sans doute pas donné à tous de dénouer, est étayée avec délicatesse et ferveur dans un récit intitulé Les Secrets de l'extrême (*) de Nour-Eddine Mamouzi.


Cet auteur, qui a l'expérience de l'humain, professionnellement parlant (par ses études universitaires et par ses divers séjours au Moyen-Orient et en Extrême- Orient), s'adonne totalement à une sorte d'exorcisme personnel où se mêle la foi dans la vie immédiate pour comprendre le sens de la vie. L'homme, qui est-il? que doit-il faire? que peut-il faire? Et c'est dans le passé et dans sa vie intérieure qu'il va l'apprendre. Voilà donc un cheminement mi-philosophique, mi-mystique, mi-littéraire - tout compte fait humain - qui éclairerait, soutiendrait, vivifierait son existence entière... Dieu et l'homme, la morale inséparable de la religion dont elle-même les racines sont dans la nature humaine, le bonheur de la découverte de la condition humaine face à ses devoirs, à ses droits et à sa destinée, tout cet ensemble de préoccupations éveille l'intérêt d'explorer l'Extrême et d'en connaître les Secrets.

Nour-Eddine Mamouzi nous propose une réflexion d'un humanisme élevé où toutes les douleurs pourraient trouver une réponse intellectuelle apaisante. Il s'adresse aux êtres doués de raison. Sans doute, la patience, la volonté, la culture,... la morale pratique, celle qui érige et dirige l'être humain vers l'Absolu Possible, cela globalement constitue une richesse pour l'esprit inventif, une réussite tangible de la fortitude face aux mauvaises ombres du monde actuel. Nous l'avons certes déjà apprécié amplement dans ses oeuvres précédentes Les Chemins de la nuit (2009) et L'autre rive de mes réminiscences (2010), le rêve qu'il fait est celui-là même que nous faisons, et avec lui nous disons fortement «Qui ne cultive pas le rêve, détruit son idéal».

Qu'est-ce donc que ce récit-rêve, et non pas, à mon sens «un roman»? Une allégorie, au vrai illustre, une vision générale d'il y a douze mille ans.

Nour-Eddine Mamouzi nous fait pénétrer dans les circonvolutions de l'Histoire et nous fait partager les nostalgies de ses personnages en quête de vérité d'un passé incommensurable. Et c'est par l'âme revivifiée et par la sainteté pure que l'on accède à l'Extrême du sacré. Mais ce sacré prend des aspects et revêt des tenues toujours de circonstance et toujours il est à l'extrême pointe de la condition humaine, - ce qui fait passer le courant divin dans la société formée par l'Histoire. Voici donc l'heure où commence l'Histoire de Rahma, le personnage légendaire, acteur et narrateur virtuel d'un monde de douleur où les âmes sont égarées et où le désert, quelque nom qu'il porte, nous prévient de la nature de cette solitude et de cette sérénité dont Dieu est le seul Agent rédempteur.

Dans Les Secrets de l'extrême l'âme trouve, en quelque sorte, sa raison d'être. L'idée développée par Mamouzi est complexe, et c'est justement par là qu'elle est intéressante: l'homme seul peut-il se faire et donc évoluer? Dans ce cas précis, la prière serait-elle une «clé» essentielle pour «accéder à la paix intérieure»? Le mystère perce dès lors que l'on cherche une solution humaine.

L'histoire nous donne de grands exemples d'hommes ayant eu recours au désert pour «comprendre le mystère divin»: la retraite a favorisé le développement de la pensée et la prière a ouvert des voies d'une splendeur multiple qui ont notamment permis à Saint-Exupéry de faire l'éloge du bédouin, c'est-à-dire là où l'homme sauve l'homme, l'Humanité n'est pas une vaine utopie. «C'est que, écrit Mamouzi, les valeurs du désert sont inusables: solidarité, hospitalité, générosité, humanité et humilité.» L'éloge de la vie bédouine a du sens! L'auteur essaie de nous convaincre de l'importance de ces «secrets de l'extrême» qu'il dénombre et analyse dans son «roman» avec des personnages en situation permanente face au destin qui les confronte sans cesse en des actes empreints de signes spirituels et temporels laissant ainsi à l'analyste le devoir de relever avec précision et enthousiasme «les secrets de l'Extrême».

Tout au long du «roman», l'imaginaire creuse des sillons à suivre en méditant sur l'homme rongé par la dualité «Bien et Mal» et les deux grands espaces dans lesquels il évolue: le ciel et le désert... Ainsi commence l'histoire: «Sur les Hautes Plaines, rien n'échappe au visiteur. La campagne est tellement proche des regards, qu'on a l'impression qu'elle est à portée de main. Il n'est pas un lieu où les paysans sont absents. Tous vivent en harmonie avec la nature. Mais la folie des hommes a fondé sa foi sur le mal. Dans un petit village implanté dans un massif forestier, un vieux sage demeurait sans nouvelles de son fils Abdelkader, disparu dans les sentiers de la terreur, en ne donnant plus signe de vie. Rahma, ce vieux sage, filait le dos courbé par une fatalité inconnue dans l'attente des desseins impénétrables de la providence...» Il est bientôt rejoint par son vieil ami Salem.

L'aventure de l'apprentissage humain va se déployer en vingt chapitres précédés de «L'éclair imaginaire d'une âme qui voyage» et suivis par «L'épilogue d'une longue marche».
Ici l'ambition de l'auteur est louable, car sa fiction est riche en péripéties historiques et en résolutions morales et éducatives. Cependant, je le répète: il n'a pas besoin de servants quelque grands que soient ces littérateurs pour nous convaincre de l'intérêt à lire Les Secrets de l'extrême que je considère comme une oeuvre utile et totalement algérienne.

Par


(*) Les Secrets de l'extrême de Nour-Eddine Mamouzi, Éditions Zyriab, Alger, 2011, 222 pages.

jeudi 29 septembre 2011

Abderrazak Dourari : «La politique linguistique a inculqué la haine de soi»

Abderrazak Dourari est professeur en sciences du langage. Il dirige actuellement le Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight au ministère de l’Education nationale. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Les Malaises de la société algérienne, crise de langue, crise d’identité (paru aux éditions Casbah), Cultures populaires, culture nationale (l’Harmattan, Paris 2002) ainsi qu’un essai à paraître prochainement de présentation critique des «théories linguistiques de F. de Saussure à Chomsky».

-Comment expliquer aujourd’hui que beaucoup de jeunes n’arrivent plus à établir une phrase structurée, en arabe comme en français ?

Les Algériens s’expriment bien dans leurs langues maternelles (tamazight et arabe algérien) même si celles-ci évoluent comme partout dans le monde sous l’influence linguistique des autres langues, comme l’arabe scolaire, le français, l’espagnol ou même parfois l’anglais à un degré moindre.La langue arabe scolaire et le français, tout en ayant un statut particulier pour nous, ne sont pas nos langues maternelles et, à ce titre, elles sont acquises, bien ou mal, grâce ou à cause de l’école et de tout le système éducatif du primaire au doctorat. Cependant, la non-maîtrise aujourd’hui avérée des langues (où on a vu des traducteurs supposés maîtriser trois langues n’en maîtriser absolument aucune) révèle un aspect important de la déliquescence du système éducatif algérien sous-encadré et permissif, qui privilégie l’ordre public au savoir.

Contrairement aux années 1970 où le niveau universitaire était très élevé (il y avait même des enseignants américains, anglais, indiens, pakistanais, français… de très haut niveau) grâce à un niveau d’exigence scientifique correct – car la règle était claire : ce n’était pas à l’université de descendre pour prendre en charge ceux qui traînaient, mais c’était bien à ces derniers de s’élever au niveau d’exigence des universités dans tous les domaines du savoir. Les cycles infra-universitaires recevaient par conséquent un encadrement universitaire de qualité et eux donnaient un enseignement de qualité à leurs élèves…

-Le processus d’arabisation enclenché dans les années 1970 a-t-il brouillé les repères ?

La politique linguistique d’arabisation est l’une des plus absurdes et destructrices menées par un gouvernement dans le monde. On la voulait comme une opération magique. Du jour au lendemain, on voulait que tout le monde, y compris les analphabètes, parle l’arabe scolaire ! On se rappelle les débats sur «l’arabisation progressive et progressiste» pour les uns et «l’arabisation totale et immédiate» des autres.

Ce fut cette dernière qui fut menée tambour battant par les passionnés du parti unique et qui est au principe du désastre linguistique et culturel qu’on commence à reconnaître aujourd’hui. Cette politique s’est attaquée aux langues algériennes (arabe algérien et tamazight) avec autant de férocité qu’à la langue française, tant et si bien qu’elle a complexé tous les locuteurs et brisé tous les ressorts sociétaux de maîtrise de la langue française – outil indispensable pour le lien avec la rationalité et le savoir moderne.

Pour couronner le tout, cette politique n’a pas permis une meilleure maîtrise de la langue arabe scolaire, loin s’en faut, car elle a consisté essentiellement à inculquer et diffuser de manière cellulaire le conservatisme religieux et l’irrationalisme dans toutes ses formes y compris celui du style des zaouïas combattues naguère par l’association des oulémas musulmans algériens. Tant que les lycées étaient bilingues, on continuait à enseigner les idées fondatrices du mouvement du siècle des lumières et de la raison universelle, mais la politique d’arabisation précipita la fermeture de tout accès à ces enseignements dont la mentalité algérienne avait besoin et replongea celle-ci dans la tradition archaïque et le fatalisme.

On le sait maintenant, la politique d’arabisation a réussi à rendre l’esprit de nos enfants sensible à l’islamisme – idéologie la plus rétrograde de nos jours – au point de se constituer chair à canon (kamikazes) pour la défendre. Cette politique linguistique a inculqué, y compris à l’élite au pouvoir, fabriquée par le parti unique, la haine de soi qui les pousse jusqu’à se fabriquer des ancêtres en Arabie ou au Yémen. Comme si les gens pouvaient choisir leurs parents et leur lieu de naissance !

-Est-il possible de déterminer la langue que parlent les Algériens ?

Les Algériens parlent leurs langues maternelles – variétés de tamazight et de l’arabe algérien très mal servies par l’Etat en matière de prise en charge institutionnelle et éducative. Dans le domaine institutionnel, le français garde, à côté de l’arabe scolaire, une bonne place dans les domaines élaborés (législation, comptabilité, finances, études universitaires, littérature…) au moins comme source de documentation. Les doctorants en langue arabe scolaire préfèrent se rendre en France pour mieux connaître la langue arabe car le monde arabe a depuis longtemps quitté la bataille de la rationalité et du savoir, et quasiment rien ne se produit plus dans cette langue : ni le pain ni même la grammaire arabe ou les études islamiques qui sont meilleures en allemand, en anglais et en français…
La posture intellectuelle imprimée aux universités et au système éducatif est celle du combat contre l’esprit critique au profit d’une posture apologétique et du culte des ancêtres mythiques («as saslaf as salih», disent-ils).

-La dépréciation du savoir et de la compétence induite par la transformation des universités fabrique de faux diplômes, voués à soutenir les élites au pouvoir, à déprécier aussi la compétence dans la société et dans le marché de l’emploi dominé par l’allégeance, la rente, l’enrichissement le plus rapide et par tous les moyens. Pourquoi alors faire semblant de persister à vouloir que les Algériens fassent des efforts pour apprendre les langues ?

Cela dit, le français reste la langue seconde du domaine formel la moins atteinte et la plus répandue dans le tissu social algérien ; c’est dans cette langue qu’il est possible de bâtir une reconquête de nos capacités expressives linguistiques et scientifiques.

-Les Algériens utilisent un langage parlé flamboyant d’inventivité, usant de néologismes inattendus. Mais leur capacité à tenir une discussion dans une langue soutenue est très limitée. Quelle est votre analyse ?

En matière de création néologique, les Algériens ne sont pas les seuls, en ce sens que tous les locuteurs du monde entier essaient de se mettre à jour eu égard à des idées et produits diffusés dans l’espace sociétal et auxquels ils font face dialectiquement. Il n’y a pas d’autre alternative aux innovations et aux néologismes. Avec les NTIC, qui sont devenues aujourd’hui invasives dans tous les interstices de la société, toutes les langues inventent…
Les échanges interculturels, la diffusion des idées, la relativisation des mœurs et des systèmes d’organisation politique se mondialisent et les perceptions, les représentations sociales et culturelles changent… C’est ce que refusent de comprendre les régimes autocratiques arabes et leurs alliés objectifs, les mouvements politiques régressifs qui, paradoxalement, usent des moyens produits de la raison humaine pointue pour diffuser et inculquer les idées de régression intellectuelle. Les cloisonnements nationaliste, linguistique, ethnique, moral… sautent et de nouvelles valeurs naissent et s’installent progressivement. L’enjeu n’est pas du tout national mais bien inter-national (le trait d’union est intentionnel).

Pour tenir une discussion soutenue, comme vous dites, il ne suffit pas seulement de maîtriser une langue du savoir ; il faut aussi disposer d’un niveau de savoir suffisant. Ce sont là nos deux échecs les plus patents et les plus pathétiques. On est derniers en matière de savoir théologique et on est derniers aussi en matière de savoir scientifique. On ne maîtrise pas la langue arabe scolaire et classique pour se tirer d’affaire en théologie et on ne maîtrise pas non plus les langues étrangères pour se tirer d’affaire dans le domaine du savoir scientifique rationnel. On refuse d’entendre ce qui se passe ailleurs (surdité) et on refuse de parler nous-mêmes (mutité).

-L’écart entre les quartiers populaires et les zones résidentielles semble s’accentuer. Peut-on parler de «fracture linguistique» ?

Encore une fois, les Algériens parlent d’abord algérien. A ce niveau, il n’y a pas de hiatus. L’écart dont vous parlez provient de l’écart dans les moyens dont disposent les différentes classes sociales algériennes. Les classes supérieures, du fait de leurs moyens importants et de la proximité qu’elles ont avec les élites au pouvoir, voyagent dans le monde et voient ce qui s’y passe. Elles n’accordent aucun sérieux aux déclarations grandiloquentes des gens du pouvoir qui sont les premiers à avoir mis leur progéniture dans les écoles étrangères, tout en déclarant aux gens des classes inférieures que le système éducatif algérien est le meilleur de la planète, les poussant à verser dans une défense fanatique de la politique d’arabisation qui a brisé cette belle langue arabe scolaire avant briser les langues étrangères.Les enfants de ces classes supérieures, habitant les quartiers huppés, ont logiquement continué à apprendre et à parler le français même à un âge très précoce.

Toutes ces incohérences nous mènent à penser que seule une politique linguistique, éducative et culturelle fondée sur la raison (et non pas sur la passion) et sur les enseignements de l’histoire, visant l’ensemble du corps social et non pas une infime partie, peut tirer notre société et notre nation vers des horizons sereins. Seule une politique universitaire où le champ du savoir est autonomisé de la phagocytose politicienne peut, à terme, faire reprendre à notre système universitaire son rôle de pépinière du savoir et de cadres compétents.

Amel Blidi

mardi 20 septembre 2011

L'historien MOHAMED HARBI à “Liberté” “Le système est dans une impasse politique”

Professeur de sociologie et d’histoire à l’université de Paris VIII, puis à Paris V et VII, puis maître de conférences à l’université de Paris VIII, Mohamed Harbi a bien voulu, à travers cet entretien, livrer quelques impressions sur le sens et la portée du colloque dédié au père du nationalisme algérien.

Liberté : Par rapport au colloque organisé en 2000 à l’initiative de quelques membres de la société civile et placé sous le patronage du président de la République, quels éléments historiques nouveaux a apporté celui de 2011 ?
Mohamed Harbi : D’abord une bonne partie des participants n’est pas la même que celle du colloque antécédent. Depuis ce moment-là, il y a énormément d’éléments nouveaux qui sont intervenus qui permettent ou qui obligent à se poser des questions d’une autre manière. Et donc de réviser certains épisodes qui ont brouillé le regard des historiens et des acteurs. Parce que la brouille du regard des acteurs est beaucoup plus importante que le regard des historiens puisque ces derniers parlent de ce qui a été, alors que les acteurs, eux, parlent de ce qu’ils ont fait. Par exemple, comme élément nouveau, j’ai le compte rendu d’une conférence de Boudiaf donnée aux militants du PRS (Parti de la révolution socialiste) dans laquelle il révèle un certain nombre d’éléments nouveaux sur l’attitude de différents personnages au moment de la crise. Il explique comment alors une bonne partie des membres de l’OS avaient pris position pour Messali une fois la crise déclenchée, ont changé leur opinion à partir du moment où il est intervenu. Or, son opinion à lui était déterminée par le caractère de la crise qui a eu lieu en France et non pas simplement par l’ensemble des données de la crise.

Dans votre conférence, vous avez mis en évidence le fait que Messali Hadj a prôné à un certain moment la lutte armée alors que certains courants estiment au contraire qu’il n’a jamais envisagé cette voie ?
Effectivement, Messali Hadj était pour la lutte armée. J’ai expliqué que j’avais le témoignage de Moussa Boulkeroua qui était à l’époque le responsable de la fédération de France. Il m’a affirmé qu’au moment où il était parti en Orient et qu’il était venu précipitamment à Paris pour suivre une conférence des nations unies en rapport avec un certain nombre de délégués de pays arabes, il a été appelé par Messali pour transmettre un message urgent à Benkhedda. Quel était le contenu de ce message ? : c’était le fait de choisir un certain nombre de militants pour les envoyer au Caire contacter l’émir Abdelkrim et être affectés à des stages militaires dans des académies arabes. Et cela devait être fait dans la perspective d’organiser un encadrement pour des opérations militaires en Algérie. Le parti restant, le cœur de l’entreprise, les militaires agissant en accord avec le parti et la population. C’est donc une différence d’approche dans la conduite de la guerre que celle qui a eu lieu avec les fondateurs du FLN. Je peux d’ailleurs rappeler une opération du même type, c’est celle de Bourguiba. Au moment où les négociations du gouvernement Chenikh, qui était appuyé par le néo-destour, ont échoué, il a décidé lui de passer à la lutte armée. Il a tenu un rassemblement populaire et voilà ce qu’il a dit : “nous allons passer à la lutte armée, ne perdez pas la tête, nous allons combattre une grande puissance et donc il n’est pas question de victoire militaire, notre victoire sera politique, nous allons amener la France à nous reconnaître comme interlocuteur, à discuter avec nous et à revoir le statut de la Tunisie pour aller vers l’indépendance.” L’attitude et la manière dont Messali envisageait la lutte armée étaient exactement les mêmes que celles de Bourguiba.

Depuis l’annonce de la nouvelle loi sur les partis, des voix s’élèvent pour réclamer la remise sur les rails du PPA fondé par Messali Hadj. Selon vous, ce vieux parti pourra-t-il aujourd’hui revenir sur la scène politique et y résister ?
La réponse n’est pas de mon ressort, elle est du ressort des anciens messalistes. Mais si j’avais été, moi, un ancien messaliste, je dirais que le PPA a accompli sa mission et qu’on en reste là. C’est exactement comme le FLN dont la fin de mission aurait dû lui être notifiée en 1962.

Face aux mouvements populaires de contestation qui embrasent les pays arabes, l’Algérie, selon vous, risque-t-elle d’en être affectée ?
Je pense que l’Algérie a un système qui est dans une impasse politique, mais que la porte n’est pas définitivement fermée à des changements. La société espère que le pouvoir en place fera en sorte que l’impasse dans laquelle nous sommes ne mène pas à des aventures.

jeudi 25 août 2011

DJOHER AMHIS-OUKSEL (INSPECTRICE DE L'ÉDUCATION NATIONALE, ÉCRIVAINE) Pour une pratique de la lecture

On constate souvent que les enfants ne lisent pas. Il est temps de sortir du discours explicatif pour poser les vrais problèmes, tenter d'approfondir les causes pour mieux agir sur le terrain et ainsi initier des pratiques de la lecture. Un état des lieux au plan linguistique s'impose. La difficulté d'accéder à la lecture courante tient souvent à la non-maîtrise de la langue. Les acquis et les compétences de la lecture peuvent lever ce barrage. Il est nécessaire d'envisager une enquête globale pour déterminer les attentes des nouvelles générations. Il est indispensable de susciter l'intérêt pour les oeuvres authentiquement algériennes, ce qui n'exclut nullement la connaissance de productions universelles qui ont nourri de nombreuses générations et ont favorisé le développement de la pensée. L'école a un rôle primordial à jouer en s'inscrivant dans la connaissance d'ouvrages littéraires. C'est aux pédagogues qu'il revient de faire la promotion de la lecture et de provoquer le plaisir de lire. Le reste suivra: écriture, édition, créant ainsi une dynamique.
Un credo: faire lire, faire lire. La priorité: agir sur le terrain, ce qui suppose pour une génération d'enseignants une ouverture culturelle capable de saisir les enjeux immédiats de la classe et de la lecture comme vecteurs d'enrichissement de la pensée. Ainsi, la lecture ouvrira de nombreuses perspectives et aidera à forger la personnalité de l'enfant et de l'adolescent.
La lecture ne doit pas être une contrainte.
Elle est d'abord un plaisir. Dans une première étape, intégrer la bibliothèque dans les activités de classe afin d'échapper aux contraintes bureaucratiques.
Une armoire dans une classe qui sera enrichie par des dons de parents ou d'institutions et mise à la disposition des élèves maintenant ainsi un espace de liberté.
La lecture est d'abord un acte individuel non structuré qui pourra déboucher sur des activités encadrées et le moins possible contraignant. Il revient à l'enseignant d'innover pour créer une émulation au sein de la classe: un lecteur fait partager son expérience, son enthousiasme et suscite le désir, la curiosité d'aller à la découverte de l'oeuvre. Il faut habituer les élèves à percevoir le sens des mots en contexte: c'est la fonction de la lecture suivie et dirigée de développer la maîtrise de la langue et d'aider à une meilleure compréhension des textes. Cette première étape est importante: familiarité avec l'objet livre, curiosité pour le contenu, désir de varier la thématique; ainsi le livre aura une fonction incitative, ne sera plus un objet matériel mais deviendra un vecteur essentiel de réflexion critique, de culture et d'ouverture sur l'autre. La deuxième étape permet d'aborder la fonction didactique de la lecture. A ce stade, la fiche de lecture aidera à organiser les connaissances, à structurer la pensée. Ce travail est personnel: il engage l'intelligence, la réflexion, la capacité d'analyse et de synthèse. Le rôle de l'enseignant est d'orienter l'élève en lui suggérant des pistes de recherche et de provoquer un questionnement. Il faut beaucoup de passion, d'engagement, d'enthousiasme pour faire la promotion de la lecture et saisir les motivations des uns et des autres.
Ainsi, dans une démarche pédagogique, il faut éviter le dirigisme et laisser s'exprimer la créativité, mais on ne peut aller à l'aventure: apprendre à ne pas accepter pour argent comptant ce que dit le texte; apprendre à observer, à vérifier, à contrôler, à interpréter.
Les nouvelles approches de textes font une large place à l'interprétation selon les points de vue. Les activités de groupes, le brainstorming élargissent les perspectives de lecture, développent le sens de la communication: lire une oeuvre, en parler, échanger, faire preuve d'esprit critique, c'est tout cela le sens de la lecture.

LE PHÉNOMÈNE BAÂZIZ EST DE RETOUR : Il remet les pendules à l'heure

Par
Taille du texte : Decrease font Enlarge font
Le Cherchellois toujours en forme Le Cherchellois toujours en forme

«Je n'encourage pas les jeunes à partir car nous avons besoin d'eux ici», a affirmé Baâziz.

«Ils ont tué Matoub et Hasni mais Baâziz chante toujours». Cette petite phrase, qui continue à défier le terrorisme, est réitérée comme un hymne dans chacun des spectacles donnés par l'enfant de Cherchell, Baâziz. Ce dernier est plus que décidé à se maintenir dans le chemin qu'il s'est tracé dès le début de sa carrière, celui de la chanson engagée et défendre pleinement la patrie en usant d'un verbe cru. «C'est le style avec lequel je chante qui m'a choisi», a-t-il affirmé lors de son passage, dernièrement, dans la deuxième capitale du pays, Oran.
De son vrai nom, Bekhti Abdelaziz, Baâziz est né en 1963 à Cherchell dans la wilaya de Tipasa. Il représente actuellement, un des rares chanteurs qui continuent à composer les complaintes de liberté, s'attaquant, avec véhémence, au système de gouvernance, dénonçant toute forme d'intégrisme.
Chez Baâziz, la chanson engagée est basée sur l'usage du verbe satirique et humoristique sans toutefois verser dans un quelconque extrémisme. Sa voix, telle que reconnue par le chanteur lui-même, n'est pas trop fameuse. Baâziz n'a cessé, depuis l'entame de sa carrière, de bercer, à fortes posologies, les jeunes par son verbe passionné mais loin de toute affabulation tendancieuse ou encore violente. C'est fort probablement ce qui lui a valu une célébrité qui a dépassé les frontières de l'Algérie.
Autant de paramètres ont motivé le chanteur à passer à la défense des causes sociales, à la fois justes et nobles. «C'est une maladie héréditaire», nous a confié un de ses proches intimes. Tel père tel fils, cette maxime semble s'appliquer mot à mot au chanteur qui reconnaît avoir hérité de sa famille l'esprit revendicatif agrémenté par la réprobation des injustices d'où qu'elles viennent.
En effet, son environnement familial a été pour beaucoup dans l'inspiration contestatrice du chanteur. «Je suis issu d'une famille militante, mon père était militant du PPA (Parti du peuple algérien de Messali El Hadj devenu Mtid après la Seconde Guerre mondiale, Ndlr) tandis que ma soeur était de la gauche», a-t-il expliqué. «En décidant de prendre ma guitare, j'ai décidé de servir pacifiquement l'Algérie», a-t-il affirmé. Ses oeuvres sont toutes de revendication cassant les tabous, dénonçant la malvie, bousculant les esprits, abordant les sujets qui fâchent, revendiquant le bien-être des hommes et des femmes et même surprenant parfois. D'aucuns ne peuvent oublier de sitôt son coup d'éclat lors de l'émission Mesk Ellil transmise en direct par la télévision algérienne, et ce, en chantant le célèbre tube intitulé Waïli Waïli. En contrepartie de ses «coups de gueule, Baâziz a eu droit à tant d'interdits et de privations. Ainsi, il a été interdit de prendre part à la tournée Jil Music Live prévue du 5 au 21 juillet 2000. Mais l'artiste demeure à la fois inflexible et intransigeant dans ses positions.
«Je n'ai jamais eu peur d'interpréter la chanson engagée à Oran ou ailleurs. d'ailleurs, je n'ai jamais arrêté de le faire», a-t-il répliqué à une question relative à son show, trop chaud, qu'il a donné tout récemment à Oran dans lequel son verbe a été très aiguisé. «Seul le public me fait peur; une fois que je sens que celui-ci est satisfait, je m'en fous du reste», a-t-il affirmé d'un temps humoristique.
L'enfant de Cherchell est plus que déterminé à exprimer tout haut ce que ses concitoyens pensent tout bas. La reddition et le renoncement ne font pas partie de son dictionnaire. «Ce n'est pas à mon âge que je vais arrêter d'interpréter la chanson engagée», a-t-il indiqué. Et d'ajouter: «Je ne lâche aucune occasion de chanter pour les jeunes et mon public». Une telle déclaration renseigne sur le fait que Baâziz n'est pas près de prendre sa retraite. Mais ce qui semble peiner le plus Baâziz, est la situation précaire des artistes et les mesures prises par le département de Khalida Toumi. «Malheureusement, la politique du ministère de la Culture a presque corrompu les chanteurs en leur consacrant des salaires», a-t-il regretté. Et de là est né le renoncement de l'artiste quant à la voix et la voie contestatrices. Baâziz le dit sans ambages. «Cela ampute les libertés des artistes», a t-il déploré. «Je demande à l'artiste d'être libre», a-t-il préconisé. Sa dernière chanson intitulée Ya Babord est très controversée étant donné que celle-ci, dit-on, encourage les jeunes à braver les dents de la mer.
Baâziz se défend, bec et ongles, en prouvant le contraire. «Ça me fait mal au coeur d'apprendre que 900 cadavres algériens sont stationnés en Italie», a-t-il déploré. Et d'ajouter: «Je n'encourage pas les jeunes à partir, nous avons besoin d'eux ici».
Dans ce déluge d'audace sans frontières, le chanteur ne cache jamais son algérianité. D'ailleurs, il le démontre fièrement et fermement là ou il se produit. «Nous resterons-là, cette Algérie, qui est la nôtre, restera toujours à nous», ne cessait de répéter Baâziz du haut des grandes scènes artistiques. Baâziz est-il phénoménal? Cette prophétie, Baâziz l'a bien prédite lorsqu'il a subi les deux expulsions décidées par le régime du président tunisien déchu, Ben Ali. «Il paraît que je devenais un phénomène là-bas et cela gênait leur démocratie», a-t-il écrit dans un blog (Centerblog, diffusé le 4 décembre 2008).

«Le chanteur tunisien n'a pas été expulsé d'Algérie»
Formel et ferme dans ses déclarations, Baâziz a démenti toutes les assertions faites dernièrement par le chanteur tunisien, Bendir Man, appelé en Tunisie le Petit Baâziz. «Il ne s'est rien passé en Algérie, le chanteur tunisien, que j'ai aidé en Tunisie n'a pas été expulsé d'Algérie», a expliqué Baâziz, ajoutant: «heureusement que j'ai 20 musiciens qui sont témoins de la tournée tandis que la personne qu'il a accompagnée jusqu'à l'aéroport est là». Sur sa lancée il dira que «le chanteur n'a pas été interpellé par les officiers mais j'ignore ce qui lui est arrivé après qu'il eut quitté l'aéroport». Baâziz, met tout le monde dans le même sac et hausse le ton lorsque l'odeur du mensonge se fait sentir. «Je me suis interrogé sur les raisons de ce mensonge», s'est-il exclamé avant d'ajouter qu'«il se peut que le chanteur, qui est encore jeune, soit en quête d'une célébrité rapide, ce qui est légitime».
«De toute façon, j'ai expliqué tout ça via la radio tunisienne», a affirmé Baâziz, expliquant: «le chanteur, qui était mon invité, était sous ma protection.»

samedi 7 novembre 2009

SMAÏL AMEZIANE ÉTABLIT SON BILAN PROVISOIRE DU 14E SILA

«Alger doit disposer de son Palais des expositions, car l’espace de la Safex n’est pas digne d’une capitale!» a avoué, excédé, le commissaire du Sila, la veille de sa clôture qui s’est tenue hier.

«Nous n’avons peut-être pas été à la hauteur», est sa conclusion. Mais avant cela, d’abord ce constat imprévisible et tout de même positif: «Un record d’affluence mondial cette année du public, du jamais vu!», a estimé le commissaire du Sila, Smaïl Ameziane qui dira n’avoir jamais vu cela de sa vie. «Ca n’existe même pas dans le monde. Cela démontre que les Algériens ont soif de lecture.» Et de préciser: «Le Salon était prévu pour recevoir entre 30 et 40.000 personnes, nous avons reçu 150.000 visiteurs par jour», a déclaré le commissaire lors d’un point de presse, animé jeudi matin et portant sur le bilan provisoire de la 14e édition du Salon international du livre qui s’est tenue cette année du 28 au 6 octobre au niveau du chapiteau, sis à côté du stade du 5-Juillet. Si certains éditeurs s’énorgueillent déjà d’avoir vendu beaucoup de livres lors de ce Salon, ce dernier a pourtant brillé par ses nombreuses insuffisances. Ce sont ces dernières que Smaïl Ameziane a tenu à énumérer en substance.

A commencer par l’humidité qui a endommagé les livres. «Nous étions prêts à les acheter pour dédommager les éditeurs, ceux-ci ont refusé». Aussi, le nombre de toilettes placées à l’extérieur du chapiteau était en inadéquation avec le nombre surélevé du public venu cette année. «Elles étaient insuffisantes», a-t-il admis. Il reconnaîtra l’exiguïté des lieux d’autant que le chapiteau fera-t-il remarquer, était prévu pour accueillir environ 40.000 personnes par jour et non pas 100.000.

S’agissant des exposants estimés au nombre de 345, M.Ameziane relèvera avoir choisi «la qualité au détriment de la quantité» et ce, en ayant recours à une sélection des maisons d’édition qui allaient avoisiner les 700.

«J’étais sélectif concernant les étrangers. Certaines maisons d’édition sont plutôt des imprimeurs. Avec celles-ci, j’ai rompu tout contact.» En ce qui concerne les conférences, le commissaire du Sila estimera que deux seulement sur 48 n’ont pas eu lieu en raison de l’absence des conférencières, notamment Mme Yacine Tassadit et la conférence sur les éditrices arabes dont certaines ont raté leur avion mais après, étaient bel et bien présentes durant le Sila. «Tous les amis de l’Esprit Panaf étaient là», dira-t-il encore.

«Nous avons annoncé 24 pays africains, ils sont là.» M.Ameziane rappelera la présence de la garderie, gratuite pour enfants située à l’extérieur du chapiteau afin de fidéliser les familles et l’impossibilité aussi de mettre en place des guichets.

«Oui, je suis peiné. Non, je ne suis pas satisfait, car nous n’avons pas su prévoir et être à la hauteur de cette affluence massive du public. Mais rien n’est parfait dans la vie», dira-t-il dépité. A propos des critiques émanant ça et là, Smaïl Ameziane se confesse: «Ma conscience est tranquille. L’effort on l’a fait. Ce qu’on a fait est exceptionnel», affirmera-t-il. Et de dire sentencieux:

«Ce qui importait pour moi se sont les livres pour étudiants. Il n y pas de place pour ceux qui viennent faire du business.» Revenant à cette épineuse question de la censure, M.Ameziane est formel: «Je n’ai pas interdit le livre Poutakhine. Pour preuve, sa maison d ‘édition existe dans le catalogue. Il n’y a eu aucune interdiction. La censure n’existe pas au Salon, par contre, il y a des lois de la République qui doivent être respectées.» Le ton monte lorsqu’il s’agit de l’organisation du Salon et la question relative à l’achat et ventes des droits d’édition, le but n°1 de tout Salon du livre dans le monde comme il a été souligné par Khalida Toumi, ministre de la Culture lors de l’ouverture du Salon. En gros, il est trop tôt pour en savoir plus.

«Ce ne sont jamais les éditeurs qui siègent dans un Salon, mais leurs représentants, les libraires, exception faite aux Salons de Francfort, Bologne et Londres!», a expliqué, sur le ton de la colère, le commissaire du Sila à l’adresse de la presse. Arrivé au terme du point de presse, M.Ameziane clamera haut et fort qu’Alger a besoin de son Palais des expositions, arguant que «l’espace de la Safex n’est pas digne d’une capitale. Le Salon doit avoir un hall d’au moins 50.000 m². Alger doit disposer de son Palais du livre!»

O. HIND

jeudi 5 novembre 2009

LE ROI LIVRE : Choses vues

L’Algérie, à l’instar des autres capitales, a son Salon du livre

«Jadis, on nous vola nos noms. D’estampilles humiliantes on oblitéra nos noms de vérité. Sentez-vous la douleur d’un homme de ne savoir pas de quel nom il s’appelle? A quoi son nom l’appelle?» «De noms de gloire je veux couvrir vos noms d’esclaves, de noms d’orgueil nos noms d’infamie, de noms de rachat nos noms d’orphelins.»
Aimé Césaire. Le Roi Christophe

Le Salon du livre, malgré des perturbations de toutes sortes, a tenu ses promesses: on peut remercier les organisateurs d’avoir tenu tête et d’avoir concrétisé cette belle utopie. Il s’est tenu: le rituel est sauf. L’Algérie, à l’instar des autres capitales, a son Salon du livre comme elle a son Salon de l’automobile, comme elle aura, si Dieu veut et si les promesses sont tenues, son métro, un vrai métro.

Pour ce qui est du contenu et de l’intensité de cet apport aux Algériens, c’est une autre histoire. J’ai constaté une absence de flammes. Il me semble que les éditeurs ont assuré le minimum syndical sans état d’âme. J’ai vu des gens déambuler et des stands vides; bref ce n’est pas la grande foule, notamment chez les éditeurs à production majoritairement francophone. J’ai vu beaucoup de jeunes s’intéresser aux fascicules pour enfants, mais généralement sans acheter d’ouvrages. Par contre, les stands qui font dans le «Livre religieux» ne désemplissaient pas! Faut-il s’en réjouir ou s’en affliger. Cet engouement apparent pour le sacré sera t-il durablement structurel ou est-il un phénomène passager? Il existe comme une frontière invisible entre le sacré et le profane, entre le livre en langue arabe et le livre en français. La frontière n’est pas entre ceux qui lisent et les autres, elle est entre deux idéologies, deux modes de vie. A tort ou à raison c’est selon, les livres en français rappellent pour les arabisants la colonisation de la France, l’ennemi et, par voie de conséquence, l’adversaire de l’intérieur représenté par les francophones.

Un clivage entretenu

Force est de constater que près de cinquante ans après l’Indépendance, le clivage est savamment entretenu pour le plus grand malheur de la nation algérienne qui se cherche encore. Il n’est que de voir comment chaque camp mobilise -sans le dire- ses troupes constituées d’un côté par les francophones qui ont choisi -et on les comprend de le faire- de vivre en France mais d’exister en Algérie à travers justement cette doxa qui veut que tout ce qui vient de l’extérieur est meilleur que ce qui existe ici. Du côté des arabophones, c’est la même chose: on s’accroche à une métropole moyen-orientale dont on se sent plus proche que de ses propres concitoyens. L’Algérie de 2009 ne s’est pas encore réconciliée avec elle-même et le thème de l’identité nationale exploité pour des manoeuvres électoralistes en France, devrait chez nous, être une préoccupation de nos dirigeants...

On continue encore à les encenser outre mesure au détriment de ceux qui, à demeure, entretiennent fébrilement la flamme du savoir mais n’ont pas les relais médiatiques pour exister. C’est un fait, la réputation d’un auteur en Algérie n’est pas dans l’absolu, indexé sur son apport, sa singularité, bref son génie, mais en grande partie sur ses relais. Le fait de vivre en France, par exemple, confère à son auteur une aura réelle ou supposée qui brouille la valeur intrinsèque de l’individu. On en vient alors à publier en Algérie - c’est pas cher mais à vivre en France. Quant au fil des Salons on fait l’apologie des mêmes sans qu’il n’y ait réellement du nouveau, il y a danger de sclérose et surtout de découragement.
La désaffection pour la lecture est due en grande partie à l’inaccessibilité du livre du fait de son prix. En fait, il n’y a pas, au sens où nous l’entendons, de politique du livre. Il est vrai qu’un Algérien est plus d’accord pour acheter une carte téléphonique que pour acheter un livre. Nous devons cela naturellement à l’éducation, ceci est un autre débat. Pour en revenir au Livre, il n’y a pas d’après nous cette soif de lecture qui fait qu’on lit partout. L’Irak, un pays cultivé et qui a été démoli, est un exemple pour le monde arabe. On dit que les «Livres sont conçus en Egypte, édités au Liban et lus en Irak».

Dans notre pays, il n’y a pas une volonté réelle de faire bouger les choses. Il n’y a pas de politiques d’encouragement des éditeurs et des auteurs, au contraire, n’importe quel livre -surtout dans le domaine scientifique- promis au pilon dans le pays d’origine, est vendu en Algérie avec le label «Made in...». Pendant ce temps-là, les éditeurs galèrent pour créer de leur propre main un Livre avec le maquis des taxes lourdes dont sont dispensés, curieusement, les importateurs. Comment voulons-nous encourager la production intellectuelle si on ne donne pas les moyens aux éditeurs qui produisent in situ? Nous produisons environ 1000 titres par an. C’est dérisoire! Dans les pays culturellement développés, ce sont des dizaines de milliers de titres produits à des dizaines de milliers d’exemplaires. Ici l’édition ne dépasse rarement pas les 2000 à 3000 exemplaires. Imaginons pour fixer les idées que les 800 milliards dépensés pour le Festival panafricain l’aient été pour booster le livre. Nous avons plus de 1500 communes. L’Etat peut décider à fond perdu de doter chaque commune d’une grande bibliothèque en lui attribuant 10 exemplaires de chaque ouvrage édité. Imaginez le poumon que cela sera pour l’édition algérienne! La politique de diffusion de la connaissance est naturellement aussi du ressort des communes qui se doivent d’avoir un plan d’épanouissement culturel multiforme. Avec l’argent du Panaf, nous augmenterons la capacité culturelle du pays de dizaines de millions d’ouvrages chaque année, on parlera alors de société cultivée. Il faut naturellement que l’école fasse aimer le livre à l’enfant. La responsabilité de l’Education est totale.

Dany Boone, interrogé un jour sur la lecture, affirmait que personne ne l’avait informé qu’il fallait aller à la ligne quand la ligne était terminée, il s’étonnait alors de ne pas comprendre le sens du texte puisqu’il lisait sur la page suivante à la même ligne...Plus sérieusement, on peut définir la lecture comme l’activité de déchiffrement et de compréhension d’une information écrite. C’est aussi et surtout une porte d’accès privilégiée à la culture. La meilleure façon de partager le bonheur de lire dit-on, est de faire la lecture aux élèves, non comme une récompense mais comme un rituel. Un livre renferme, une fois lu, trois histoires: l’histoire de l’auteur, celle du prescripteur, et celle du lecteur. Ces trois histoires peuvent se ressembler, jamais se confondre. La lecture nous permet de nous évader, nous autorise le «partout» et le «toujours» alors que notre existence est soumise au «ici» et au «maintenant». Les enfants sont capables de lire des choses difficiles qu’ils ne comprennent pas immédiatement. Si on les prive de cet effort-là, en leur donnant seulement des choses faciles, très «sucrées», on les coupe de ce matériau qui travaille sur la longue distance. La littérature ouvre à l’infini cette possibilité d’interaction avec les autres et nous enrichit donc infiniment.

Qu’est-ce que la lecture?

Pour Milan Kundera, le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines. Au fond, s’interroge Jorge Luis Borges: qu’est-ce qu’un livre si nous ne l’ouvrons pas? Un simple cube de papier et de cuir avec des feuilles; mais si nous le lisons, il se passe quelque chose d’étrange, je crois qu’il change à chaque fois. Mieux encore, pour Hubert Nyssen, il y a une musique à entendre en lisant. (1) Pour [...] on a beau le saisir par les yeux, un texte reste lettre morte «si on ne l’entend pas». Lire, c’est d’abord [...] donner - ou plutôt restituer - au texte sa dimension musicale. [...] toute littérature est traduction. Et traduction à son tour, la lecture que l’on en fait...D’où cet autre sentiment selon lequel on n’en aura jamais fini avec les textes que l’on aime, car ils rebondissent d’interprétation en interprétation...(2)

«Rappelez-vous tout simplement, écrit Paul Valéry, comme les Lettres s’introduisent dans notre Vie. Dans l’âge le plus tendre, à peine cesse-t-on de nous chanter la chanson qui fait le nouveau-né sourire et s’endormir, l’ère des contes s’ouvre. L’enfant les boit comme il buvait son lait. Il exige la suite et la répétition des merveille; il est un public impitoyable et excellent. Dieu sait que d’heures j’ai perdues pour abreuver de magiciens, de monstres, de pirates et de fées, des petits qui criaient: Encore! à leur père épuisé!... Mais enfin, le temps vient que l’on sait lire, - événement capital -, le troisième événement capital de notre vie. Le premier fut d’apprendre à voir; le second, d’apprendre à marcher; le troisième est celui-ci, la lecture, et nous voici en possession du trésor de l’esprit universel.»(3)

«Bientôt nous sommes captifs de la lecture, enchaînés par la facilité qu’elle nous offre de connaître, d’épouser sans effort quantité de destins extraordinaires, d’éprouver des sensations puissantes par l’esprit, de courir des aventures prodigieuses et sans conséquence, d’agir sans agir, de former enfin des pensées plus belles et plus profondes que les nôtres et qui ne nous coûtent presque rien; - et, en somme, d’ajouter une infinité d’émotions, d’expériences fictives, de remarques qui ne sont pas de nous, à ce que nous sommes et à ce que nous pouvons être...»(3)

«De même que, sous le sommeil, il arrive, dit-on, que nous croyons vivre toute une existence, cependant que l’horloge ne compte que quelques secondes, - ainsi, par l’artifice de la lecture, il se peut qu’une heure nous fasse épuiser toute une vie; ou bien, par l’opération mystérieuse d’un poème, quelques instants qui eussent été sans lui des instants sans valeur, tout insignifiants, se changent en une durée merveilleusement mesurée et ornée, qui devient un joyau de notre âme; et parfois, une sorte de formule magique, un talisman -, que conserve en soi notre coeur, et qu’il représente à notre pensée dans les moments d’émotion ou d’enchantement où elle ne se trouve pas d’expression assez pure ou assez puissante de ce qui l’élève ou l’emporte.»(3)

Ce beau texte me rappelle une obligation que nous avions à «l’Ecole», c’est de lire un livre par mois que nous devions résumer et lire à nos camarades dans la séance de lecture. Il est vrai que nos instituteurs avaient le goût des livres. J’ai le souvenir d’un maître qui nous lisait des histoires aussi incompréhensibles que merveilleuses, nous tenait en haleine et c’était pour lui un moyen radical de ramener le calme dans la classe. Nous étions tellement transportés par l’imagination, que nous prenions part dans le récit. Le lecteur idéal ne reconstruit pas une histoire; il la recrée. Le lecteur idéal ne suit pas une histoire: il y participe.

(*) Ecole nationale polytechnique
(*) Ecole d´ingénieurs Toulouse

1.Jorge Luis Borges, Conférences, Ed. Gallimard, Folio Essais, 1985
2. Hubert Nyssen: http://www.gilles-jobin.org/citations/index.php?P=n&au=374
3.Paul Valéry, Discours prononcé à la maison d’éducation de la Légion d’Honneur de Saint-Denis (1932), in Oeuvres, t. 1, Gallimard, Pléiade, p. 1421-1422

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

mercredi 4 novembre 2009

Le ''Foehn'' de Mouloud Mammeri sur les planches du théâtre de Bgayet

Mouloud Mammeri, l’homme éternel de la littérature, a été à l’honneur ce dimanche, sur les planches du Théâtre de Bgayet, et cela à travers la pièce inédite, "Le Foehn" mise en scène par Djamel Abdelli.

Nouée autour de la thématique de la guerre d'Indépendance et soutenue par une superbe interprétation des comédiens, qui tout en étant facétieux, ont su rendre la gravité du contexte historique et la chronique a captivé et ému le public présent dans la salle de théâtre. Sous un décor pourtant loin de l'ambiance des tranchées ou des casernes où l’histoire du "Foehn" s’est déroulée au temps de la colonisation française. La pièce raconte l’histoire d’un jeune résistant, arrêté au moment même où, il s'apprêtait à commettre un attentat contre un officier de l'armée coloniale. En effet, la tragédie “le Foehn” se passe à l’aube. Tarik, un jeune fidaï algérois, rentre chez sa mère Zohra à La Casbah, peu après, la levée du couvre-feu imposée par les autorités coloniales. Il simule d’être saoul pour ne pas être intercepté par la patrouille des soldats coloniaux alors qu’il rentrait d’une réunion de cellule de partisans ayant programmé l’assassinat du commandant Brudeau, un colon irréductible.

Devant superviser l’attentat, il fait ses adieux à sa sœur Aïni en évitant de revoir sa vieille mère toujours angoissée et inquiète. Pendant que le colon commandant, discute avec sa fille Brigitte une avocate humaniste, pour l’informer du piège qu’il veut tendre à Abane Ramdane pour l’arrêter et le neutraliser, en capturant le fidaï Tarik, pour essayer de le retourner contre les siens.

Emprisonné, torturé, humilié, il finit "ses épreuves" auprès de sa cible manquée qui l'interrogera vainement afin de lui soutirer des aveux. Peine perdue. Tarik tint bon, bien que se sachant voué au peloton d'exécution. De guerre lasse, et au terme d'une parodie de procès, son bourreau finit en effet, par donner l'ordre de le passer par les armes.

D’une scène à l’autre, les comédiens du dramaturge Omar Fetmouche, ont ramené le public présent aux moments de l'amplitude de la révolution qui a soufflé comme un foehn, ce vent du sud qui sévit principalement dans les Alpes en Suisse ; le colonialisme a perdu le sens de la mesure. Il est devenu fou à l'image du procès mis en place pour juger Tarik et de la fin à laquelle a eu droit son bourreau. Il a tout simplement perdu la tête.

Toutefois, "le Foehn" écrit dans sa première version en 1957 et réécrit à nouveau par ce maître de la littérature, ultérieurement pendant son exil en 1958, interroge non seulement l'histoire mais aborde l'aspect manichéen voire philosophique de la vie. Déclamée, alternativement en kabyle et en français, cette sublime pièce de théâtre mise en scène par Djamel Abdelli et que Mouloud Mammeri a consacré à la guerre d’Algérie reste l’une des grandes pièces adaptées par l’univers théâtral amazigh.

Ouerdia Sait

Timechrit à Taguemount Azouz : Quand la fête est synonyme de partage et de piété

Même si elle n’est pas organisée à la même fréquence, depuis quelques années déjà, Timechrit demeure une fête ancestrale inhérente à la vie et l’histoire des Kabyles.

Elle consiste à sacrifier des bovins, pour permettre à tous les habitants du village de partager le même repas.

Une fête où la différence sociale est abolie, l’espace d’une journée.

À chaque région son rendez-vous. Timechit appelée aussi Taouzaât dans certaines localités, célèbre pour certains les fêtes religieuses. Elle coïncide d’ailleurs souvent avec Thaâchourth ou El Mouloud.

Telle l‘offrande d’Anzar, elle était aussi organisée dans le but d’éloigner les malheurs telle la sécheresse. Elle servait, dans le temps, à invoquer Dieu d’accorder aux villageois un hiver des plus pluvieux.

Le rituel était souvent associé à la période des grandes semailles, notamment de blé. C’était la période que choisissaient les notables du village de Taguemounbt Azouz, un des plus grands villages de crêtes entre les plaines de Tizi-Ouzou et des Ouadhias, pour organiser Timechrit. C’est d’ailleurs, samedi dernier que s’est tenue Timechrit 2009 à Taguemount Azouz. Si dans ce village, on tient à Timechrit, on ne réussit pas à en garder la fréquence pour autant. En 2008, on n’a pas réussi à organiser le rituel. Aucune raison n’est avancée pour justifier ce trou. Cette année, Timechrit est, donc, célébrée, comme à l’accoutumée à Herthadem, une partie de l’automne consacrée pour le début des grands semis et annonciatrice de la saison agraire. Elle est appelée aussi «Thabourth Ousseguass».

Dans le temps, aucun grain ne pouvait être servie avant Timechrit. Et aucun travail champêtre n’était entrepris avant cette fête. Et c’était Akherouv N’Athoukerou qui était en charge d’organiser cet événement.

Ce sont eux aussi qui donnent le coup d’envoi des semis. On ne semait ni on ne plantait, donc, qu’après le sacrifice de Timechrit et qu’Akherouv n’Athoukerou ait répandu les premières semences (Thifellahin). Timechrit, synonyme de partage, d’égalité et de bonté était également un symbole précurseur de la prospérité des récoltes. A Taguemount Azouz, Timechrit se tient toujours à la même période mais ne précède aucun événement précis, si ce n’est la préparation des champs d’oliviers à la récolte d’hiver. On choisit généralement les jours fériés pour permettre aux Algérois et autres habitants de la ville d’assister au rituel tant attendu.

La population est d’une telle importance que Timechrit se tient dans deux endroits différents.

Les familles sont, donc, répartie en deux groupes, selon Ekhervane ; Athchemloul et Athoukerou, en l’occurrence.

Les premiers procèdent au sacrifice des bêtes au niveau de Tizi-Asker au centre du village. Les seconds, fideles aux traditions, élisent domicile au niveau de Thaourirth Bougni, un des multiples saints du village.

Comme dans le temps, les femmes préparent toujours, à la veille de Timechrit le fameux «Aghroum akourane», des galettes, à la forme rectangulaire, préparées à base de semoule, sel et huile d’olive à volonté, du moins pour les plus réussies! Si on tente des économies, les galettes n’ont pas le même goût, ni le même fondant. Aghroum Akourane et Thazerth (figues sèches) servent de repas aux hommes et enfants qui participent à l’événement. Les femmes ne sont pas admises à Timechrit. Elles se contentent d’attendre la «Touna», c'est-à-dire la part destinée à leur famille, pour la préparation du repas de Timechrit.

A chacun son menu !

Couscous ou berkoukes ? Chaque famille a son propre menu. On attend souvent les parts pour préparer le repas de Timechrit, le soir même.

Pour ceux qui habitent loin du village, on attend souvent le lendemain pour sa préparation. «J’ai roulé mon couscous hier soir et j’ai préparé Thaghediwth ce matin. Il ne reste plus que la viande pour continuer à préparer ma sauce. J’espère que Timechrit finira tôt pour qu’on puisse manger le repas ce soir. Sinon je serai obligée de faire appel à ma cocotte minute !

Ce ne sera pas un repas purement traditionnel que s’il est cuit à la manière d’avant», nous confie Saâdia, 48 ans. Hayet, sa belle-sœur qui habite en ville, avoue avoir préparé un repas de substitution au cas où le partage de timechrit ne se fasse pas tôt. «Je suis convaincue que je n’aurai ma part que tard dans la journée. Et ce n’est pas en rentrant au-delà de 18 heures que je préparerai mon couscous.

C’est pour cela que j’ai préparé une sauce tomate, tôt ce matin. Pâtes au programme de la journée de Timechrit ! Je préparerai mon couscous demain. Mon mari a hâte !», nous confie Hayet qui attend la prochaine Timechrit pour faire une grande waâda. Elle prévoit d’envoyer son fils qui aura bouclé ses deux années, pour assister au prochain rendez-vous de cette fête ancestrale qui perdure depuis des décennies. Pour Nna Fadhma, le programme est le même depuis quelques années. le repas aussi. «Nous avons décidé de réunir toute la famille pour partager le repas de Timechrit. Mes deux enfants mariés ont ramené leurs femmes et enfants ce matin et sont partis ramener leurs Tounas.

Ces dernières serviront au repas familial de ce soir. Pour nous Timechrit est comme l’Aïd. Nous devons nous réunir pour que cet événement ait du goût. Mon fils aîné habite Alger. C’est une occasion pour moi de les voir lui et sa petite famille. C’est moi qui m’occupe de rouler El Berkoukes (un couscous au grain épais) et des galettes que mes enfants emmènent tôt le matin. Mes belles-filles s’occupent de la sauce et des beignets. Un de mes petits-enfants participe pour la première fois à Timechrit. Nous préparons, donc, Lesfendj pour célébrer cet événement», nous raconte Nna Fadhma, une septuagénaire du village. Nna Fadhma attend également la tête de bœuf que son fils lui a promis pour l’occasion.

Timechrit… une fête pour les enfants !

Pour les enfants qui participent pour la première fois à Timechrit, c’est un jour de fête où ils sont traités comme des petits princes. Comme pour la première Thiseouikth N’ Laïdh, on marque la première participation d’un garçon à Timechrit avec l’acquisition d’une tête de bœuf. Ces dernières sont mises aux enchères dans le souci d’éviter le favoritisme.

C’est le mieux disant qui y a droit. La tête de bœuf est préparée à l’ancienne, avec un couscous ou un berkoukes. Cette waâda est répartie en plats entre les parents et voisins et nécessiteux. Pour éviter le «favoritisme», certaines familles préfèrent envoyer cette waâda à la place du village, histoire de faire bénéficier le maximum de personnes, notamment parmi les nécessiteux. Des beignets sont préparés pour célébrer l’événement. Pourquoi des beignets ? Mais tout simplement pour ce que cela représente comme symboliques. Comme les beignets montent et gonflent grâce à la levure que la pâte contient tout simplement, la vie du petit est destinée à un avenir des plus florissants. « Adhifthi Am Lesfendj», nous dit Nna Fadhma pour souhaiter une vie prospère pour son petit-fils. On évite, donc, tout ce qui est crêpes (Thghrifine), feuilleté de pâte (Lemsemen). Dans certaines familles c’est le garçon concerné par la fête qui coupe le premier morceau de chair extraite de la tête de bœuf. C’est également lui qui y goûte le premier. Nna Fadhma a voulu également que ce soit son petit-fils qui préside la table le soir de Timechrit. «Je lui cède ma place aujourd’hui.

C’est sa fête. Il comprendra ses responsabilités dorénavant. Il appréciera son rôle à l’avenir», ajoutera bien Nna fadhma qui nous explique que les enfants qui participent pour la première fois à Timechrit sont appelés à contribuer activement pour celle d’après. C’est pour cela que pour certaines familles, le garçon ne va à Timechrit que quand il est en mesure, physiquement, de travailler. Car Timechrit n’est pas seulement un jour de fête. C’est également un jour de besogne auquel tous les hommes doivent prendre part.

Timechrit… une question d’organisation

Timechrit est donc un jour exceptionnel où riches et moins nantis sont au même rang. S’ils ont droit à la même part, ils doivent aussi contribuer de la même manière. Il faut dire que toute aide est la bienvenue. Les spectateurs ne sont d’ailleurs pas les bienvenus. D’ailleurs dans certains villages, on préfère engager des bouchers. Histoire d’aller plus vite et éviter les iniquités dans les efforts. Car c’est la seule injustice qu’il puisse y avoir à Timechrit, cette dernière étant symbole d’équité sociale. A Taguemount Azouz, il a été question de se passer le mot. On ne vient pas pour se croiser les bras et regarder les autres travailler. Il ne suffit pas de payer sa cotisation. Il est impératif que tout le monde se sente concerné par l’évènement et y contribue activement. Surtout qu’on n’y laisse ni bras ni jambe! Le message était, notamment destiné aux gens qui habitent hors village. Certains, heureusement pas tous, n’ont de lien avec Timechrit que le jour où ils côtisent et à la fin de la besogne quand ils vont chercher leurs parts. Cette année, il a été remarqué une grande affluence dès vendredi après-midi. Le message est certainement passé. Et c’est tant mieux. Rappelons que les cotisations ont débuté il y a plus de deux mois. La recette a permis l’acquisition de 12 bœufs pour l’ensemble du village. Comme partout ailleurs en Kabylie, à Taguemount Azouz on continue à organiser Timechrit, selon la tradition. A l’approche de cette fête, les responsables des Ikhervanes donnent le mot lors de la réunion du village. Les cotisations, 1000 DA par Touna, sont récoltés. Chaque famille désigne un responsable. Ce sont ces derniers qui s’occupent de l’achat des bœufs. Le jour “J”, les bœufs sont égorgés et dépecés. Les morceaux répartis en Touna. Le nombre de morceaux de viande doit être égal d’une Touna à une autre. Les familles nombreuses ont la possibilité de demander plus d’une Touna. Certaines familles demandent plusieurs Tounas en plus qu’elles laissent pour les nécessiteux. Dans certaines localités, ce sont les riches du village qui font un don d’argent à Tadjmaït, constituée des notables du village. Cette dernière prend en charge l’opération d’achat de bœufs.

Par : Samia Ayouni B.

dimanche 1 novembre 2009

Anouar Benmalek : « L’Algérie ne peut pas échapper à l’examen de la vérité quelle qu’elle soit »

Anouar Benmalek, auteur de quatorze livres dont plusieurs traduits dans une dizaine de langues, publie Le Rapt aux éditions Sédia, en Algérie. Rencontre hier matin à l’hôtel El Aurassi, avec un écrivain ayant commis un beau roman mais pas de « rapt »

-  Anouar Benmalek, vous a commis un « délit » majeur littéraire, Le rapt...

(rires). Un délit comme ça, est difficile à commenter. Par rapport à l’Algérie, c’est probablement mon livre le plus important. C’est un livre dont l’idée centrale parlait de la guerre de Libération sans la dénigrer en elle-même. Tout en parlant des pages sombres. Cela est quelque chose d’important. A l’âge que j’ai maintenant, j’ai le droit de parler du passé de l’Algérie. Parce que l’Algérie est mon pays. Je veux pouvoir en parler librement de toute son histoire. Des pages héroïques, et il y en énormément et puis des pages sombres. Ne pas mélanger les criminels avec les héros. Un Mohamedi Saïd est un bourreau pour moi, un Ben M’hidi, un Abane Ramdane sont des héros qui font des valeurs morales en l’Algérie. Quand on mélange les deux, on aboutit au pays qu’on a actuellement où c’est la victoire par la violence qui fait la légitimité. Ce mélange de crimes et d’héroïsme, je ne pouvais plus le supporter.

-  C’est une prise d’otage historique...

Exactement, cela ! Le titre du livre peut être lu à plusieurs niveaux. Il y a aussi le rapt de notre histoire, de notre dignité. Nous avons le droit à connaître la vérité.

-  Et la rançon de ce rapt...

En gros, disons, le deal est le suivant : vous acceptez que nous dirigions l’Algérie parce que souvenez-vous de ce qui s’est passé pendant la guerre d’indépendance. Nous pourrions décider que vous êtes devenus brusquement des traîtres à l’Algérie. Et vous pourriez payer le prix fort. Ce discours a été tenu pendant toute la période post-indépendance. Dès qu’on faisait une petite critique, on était soit soumis à l’impérialisme, soit actionné par Israël, soit... Et en fait, les gens savaient que ces menaces étaient sérieuses. Celui qui avait le pouvoir allait se saisir de vous, vous torturer etc... Et comme il était juge et partie, de toute manière vous étiez perdant.

-  Le monopole du nationalisme...

Exactement ! C’est sûr ! Une vue uniforme de la guerre de Libération, cela veut dire la continuation uniforme des règles de pouvoir. Et au nom de cette impossibilité à discuter dans laquelle on s’est retrouvé 50 ans après, on est rendu à avoir le même système au pouvoir. Donc, se battre pour la vérité sur la guerre de Libération, c’est se battre aussi pour une vie plus digne, actuellement. Est-ce qu’il existe un livre en Algérie qui parle de la terrible époque de la bleuite. Nous avons le droit de savoir. Pourquoi devrions-nous être différents des autres peuples mûrs. Ce n’est que dans le monde arabe, qui est régi par des rapports de pouvoir extrêmement violents, qu’on voit cela. Celui qui a le pouvoir a tous les pouvoirs. Ainsi, avons-nous une histoire aussi monocolore, creuse et mensongère en fin de compte.

-  Le Rapt est un thriller anachronique, mnémonique et violent entre présent, passé et flash-back...

Quand on regarde l’histoire de l’Algérie depuis plusieurs siècles, la colonisation française était d’une extrême violence.Les enfumades de la Dahra, c’était violent. Et n’en parlons pas de l’indignité du système colonial, le 8 Mai 45... Et puis la torture en 1965, en 1988... A chaque fois, ce malheur ne nous sert pas à mettre les choses à plat. On nous dit : oublions jusqu’au prochain malheur.

-  Le moindre mal...

C’est ce qu’on nous dit. Le problème, ce n’est pas le moindre mal. C’est que le mal est pire. Selon les mots du président, il y aurait eu plus de 200 000 morts (victimes du terrorisme). Ajoutez la souffrance des blessés, des parents... Cela fait au moins un million des personnes qui ont été touchées de près ou de loin avec un pays qui a été chamboulé.

-  Et le vrai mobile de Rapt...

Ce roman n’avait pas l’ampleur qu’il allait avoir. Au départ, je suis parti d’un vrai rapt. Et j’avais été extrêmement indigné par l’indifférence avec laquelle ce rapt-là avait été accueilli. C’était le rapt d’une écolière à Bir Mourad Raïs, qui avait été violée, tuée et jetée nue sur un terrain vague. Aucune réaction de la population et des autorités. Une réaction étonnante ! Et puis, cette indifférence envers la souffrance des plus démunis. Quelque part, j’ai voulu, entre guillemets, venger cette petite. Ce n’est pas l’œuvre d’un historien. Je voulais montrer comment des êtres ordinaires pouvaient être face à l’innomable, à des choix terribles... Pour moi, le roman c’est de l’expérimentation d’une certaine contrainte sur des gens ordinaires.

-  Le Rapt traite d’une vengeance glaciale...

Je dis que j’ai presque de la compassion pour le ravisseur. Parce que son âme a explosé cinquante ans auparavant. Et la nation ne lui a pas fait le don de consolation. Jusqu’à présent, parler de Melouza est quelque chose de pratiquement interdit. Mettez-vous à la place des descendants des gens de Melouza. Leurs ancêtres ont été tués parce qu’on leur a dit que c’étaient des traîtres. Et eux doivent vivre avec la honte et le chagrin. Certains étaient proches du MNA et après ! Est-ce une raison pour tuer des adolescents de 12 ans et toute la population mâle. Rien ne saurait expliquer cela. Si on veut expliquer, alors on accepte que les Américains bombardent tout un village pour punir une seule personne. Je veux pouvoir parler de Guantanamo avec le cœur libre. Cela veut dire parler d’abord de ce qui se passe dans mon pays et ça me donne le droit de parler des autres.

-  Et la délivrance de ce rapt...

Je crois que l’Algérie a suffisamment payé le prix fort pour que maintenant elle fasse un retour sur elle-même. Elle ne peut pas échapper à l’examen de la vérité quelle qu’elle soit.

-  C’est un devoir de vérité...

Voilà, c’est un devoir de vérité. Nous, dans le monde arabe, nous sommes trop habitués au mensonge, aux légendes. Nous avons droit à la vérité, la simple vérité.

-  Dans le Harvard Review, on dit de vous : « Anouar Benmalek prend où Camus lâche ! » Une précieuse caution...

(rires). Je le prends modestement comme un compliment. Mais la comparaison n’est pas raison. Je pense connaître ma société. Je suis indigène. Je comprends mieux les réactions devant l’indignité du fait colonial. Le fait positif n’existe pas parce que vous êtes méprisés.Le mépris écrase tout ! Donc, je laisse la responsabilité de cela à l’auteur de cette phrase (in Harvard Review). Je souris. Je ne peux pas dire que cela me déplaît. Au contraire !

-  Alors bonne chance pour le Prix France Télévision 2009 où vous êtes sélectionné pour Le Rapt.

Merci. Etre sélectionné pour un prix, c’est vraiment le hasard. Ensuite ça ne dépend absolument plus de vous. En fait, il vaut mieux se taire. Il y une telle production à la rentrée. Je veux dire qu’il y a 700 romans. Et puis, il y a des stratégies éditoriales. Bon, je le prends comme une très bonne chose. C’est comme vous jouez au loto. Si vous gagnez, vous n’allez pas dire que vous êtes plus intelligent que celui qui a perdu. C’est le hasard.(Rires).

Bibliographie
- Cortèges d’impatiences, poésie, Ed. Naâman, 1984, Québec
- La Barbarie, essai, Ed. Enal, 1986, Alger
- Rakesh, Vishnou et les autres, nouvelles, Ed. Enal, 1985, Alger
- Ludmila, roman, Ed. Enal, 1986, Alger
- Les amants désunis, roman, Ed. Calmann Lévy, 1998, Paris ; Ed. Livre de Poche, 2000 ; prix Mimouni 1999 (traduit en 10 langues, sélections Fémina et Médicis).
- L’enfant du peuple ancien, roman, Ed. Pauvert, août 2000, Paris ; Ed. Livre de Poche, 2002
- L’amour Loup, roman, Ed. Pauvert, février 2002, Ed. Livre de Poche, 2004, Paris
- Chroniques de l’Algérie amère, Ed. Pauvert, janvier 2003, Paris
- Ce jour viendra, roman, Ed. Pauvert, septembre 2003
- Ma planète me monte à la tête, poésie, Fayard, janvier 2005
- L’année de la putain, nouvelles, Fayard, janvier 2006
- Ô María, roman, Fayard, septembre 2006
- Vivre pour écrire, entretien avec Y. Merahi, Ed. Sedia, février 2007
- Le Rapt, roman, Ed. Fayard, septembre 2009

Le Rapt/ Anouar Benmalek Editions Sédia 523 pages Prix : 1000 DA

Vente-dédicace Sila 2009 Complexe olympique du 5 Juillet Stand Sédia. Cet après-midi à 16h Anouar Benmalek dédicacera son livre Le Rapt

Par K. Smaïl

Les figues de Barbarie ou le complexe durable de culpabilité

Du smen et du miel ». Le propos est de Khalida Toumi sur le dernier roman de Rachid Boudjedra, Les figues de Barbarie, présenté vendredi au Salon international du livre d’Alger (SILA), qui se tient jusqu’au 6 novembre à l’esplanade du complexe sportif du 5 Juillet. La ministre de la Culture est tellement émerveillée par le texte de l’écrivain algérien qu’elle en a lu des extraits, expliqué parfois le sens et couvert de gentils mots l’auteur de Fascination.

Khalida Toumi, qui s’est dit non spécialiste de littérature, a eu le privilège de lire le manuscrit en deux nuits. Les figues de Barbarie paraîtra en mars 2010 en France, édité par Grasset. Pour l’Algérie, les éditions Barzakh sont pressenties pour publier le roman. Les négociations sont en bonne voie. L’histoire se passe en quarante minutes dans l’avion qui relie Alger à Constantine sur dix chapitres. Monologues et dialogue se relayent. Omar rencontre son cousin, le narrateur, et ils discutent d’un passé lourd. « Omar est, à lui seul, tout un programme. Omar est en fait toute l’Algérie. C’est le cousin qui est à la fois grand architecte, intellectuel et ancien combattant. Il a pris le maquis en 1958 un an avant le narrateur. La vie de Omar n’est pas tout blanc tout noir. C’est aussi compliqué que votre vie ou que la mienne », a expliqué Khalida Toumi. Si Mustapha, homme riche de Batna, initie Omar et son cousin au nationalisme. Mais, il y a aussi Salim, « jeune frère insouciant », qui a de la sympathie pour l’OAS. « Je reviens sur le complexe de culpabilité qu’ont certains Algériens soit de n’avoir pas fait la guerre, soit de l’avoir faite du côté des Français, soit de s’être cachés. L’histoire est vraie, celle d’un cousin du côté maternel qui est parti au maquis. Mon père m’a empêché de le rejoindre parce qu’il voulait que j’obtienne mon bac », a relevé Rachid Boudjedra qui dit avoir vécu au maquis « des choses absolument effrayantes, honteuses ».

Selon Khalida Toumi, le roman de Rachid Boudjedra montre que la Révolution algérienne était plus grande que les clans, que les régions et que les nationalités. « Rachid Boudjedra nous explique aussi que le but du roman n’est pas d’enregistrer comme dans un documentaire ce qu’il y a, mais de reconstruire ce qu’il y a en le dépassant et en le transcendant. On comprend mieux », a-t-elle soutenu. « Il ne s’agit pas de raconter des histoires, tout le monde peut le faire. Dans les bars et les cafés maures, il y a des histoires magnifiques. La question est comment les raconter ? Tout est là », a enchaîné l’auteur de La Pluie. La répétition pour lui n’est pas un chant funèbre mais de l’art. Mieux : il la revendique. « Mes personnages, mes objets et mes animaux sont dans tous les romans. Je reprends les mêmes fantasmes.Je dis aux jeunes : le fantasme est fondamental. Il ne faut jamais avoir honte de son fantasme, sinon on devient émasculé », a-t-il soutenu.

Il a cité l’exemple du peintre espagnol Picasso, du cinéaste suédois Ingmar Bergman et de l’écrivain colombien Gabriel García Márquez qui se répétaient dans leurs travaux. Se disant khaldounien dans sa démarche, le romancier a affirmé qu’il était fasciné par la relation entre la grande histoire et la petite histoire intime. « C’est l’Algérie qui est complexe, ce n’est pas moi. Dans la mesure où l’histoire algérienne est terrible. Et elle continue à l’être », a-t-il dit. Khalida Toumi a évoqué, en lisant des extraits du roman avant d’être relayée par l’acteur Sid Ahmed Agoumi, les tortures d’Octobre 1988. Le personnage de Ali, émasculé après les émeutes de cette année-là, symbolique fut la torture dans un pays où les comportements dégradants dans les centres de détention n’ont jamais cessé depuis. L’auteur de La Vie à l’endroit a estimé qu’il voulait rendre hommage aux jeunes d’octobre vingt ans après. Et, il a rappelé qu’il est revenu, dans son roman Démantèlement, sur la guerre de Libération nationale et sur le traitement réservé aux communistes algériens, 25 ans après l’indépendance.

« Il y a un éclairage toujours différent », a-t-il dit. Loin des lumières de la salle El Qods du Sila, qui a abrité la présentation du roman de Rachid Boudjdra, au stand des éditions Dalimen, le jeune poète, Teric Boucebci, présentait à la vente-dédicace son premier recueil Ayesha. Le ton y est romantique et fruité : « Après l’orage, le fruit sec s’est gorgé de vie. Les grains nus deviennent des promesses. » C’est un long poème qui évoque la construction intérieure de la personne. « Il commence par une citation de Rûmi : ’’La rose est un jardin où se cachent les arbres’’. Cela donne une idée sur ce que l’on peut rechercher à travers soi et toutes les rencontres qu’on peut faire. Je pose la question de savoir où je vais ? », nous a déclaré Teric Boucebci qui se définit comme « un poète méditerranéen ». Il publie régulièrement des textes dans des revues aux Etats-Unis, en Belgique, au Canada et ailleurs. « La société algérienne est une société de poètes.

L’Ahellil au Sud en est l’exemple. Une jeune fille de 11 ans est venue acheter mon recueil et m’a dit qu’elle écrit de la poésie. Aujourd’hui, les éditeurs prennent le risque de publier de la poésie. C’est encourageant », a ajouté Teric Boucebci. A un pas de lui, Hicham Baba Ahmed (HIC), dédicace son dernier ouvrage Nage dans ta mer, paru dans la même édition. Le HIC nous a parlé avec passion de la nouvelle revue mensuelle El Bendir consacrée à la bande dessinée et qui est cédée à 200 da. Elle est animée à 80% par des dessinateurs, tels que Slim, Aïder et des jeunes, ainsi que par des journalistes à l’image de Rachid Allik, Chawki Amari, SAS, Luc Chaulet.

Dans El Bendir, Haroun a ressuscité Mkidèche. « Le numéro zéro est lancé. Le numéro un va paraître à la mi-novembre. Pour ne pas trop tergiverser sur la ligne éditoriale, on dit que ce qui importe le plus est l’humour. Il ne faut pas faire l’amalgame car ce n’est pas une revue de dessins de presse. C’est une revue de BD qui n’est pas tributaire de l’actualité », a expliqué le HIC. Mais pourquoi El Bendir ? « Faire du bruit pour rien... », a-t-il répondu.

Par Fayçal Métaoui